Auteur/autrice : Jean-Claude

  • ARCHIVES – AMIS ÈS ART

    ARCHIVES – AMIS ÈS ART

    ARCHIVES – AMIS ÈS ART

    VLADIMIR GOUSSIEV, IOSSIF KIBLITZKY, IEVGUÉNIYA PÉTROVA,1999

    IEVGUÉNIYA PÉTROVA , BRUGES, 1999 (photo Jean-Claude Marcadé)

    IEVGUÉNIYA PÉTROVA, 1999 (photo Jean-Claude Marcadé)
    DMYTRO HORBATCHOV AU JAPON, 1998

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ, SUZANNE PAGÉ, Salle de La Danse de Matisse ao MAMVP, 1996
    RENÉ MASSAT ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ, MNAM, 1999 (photos de Garry FAïf)
    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET SIMONE FAÏF, 1999(photo Garry Faïf)

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET SIMONE FAÏF, 1999(photo Garry Faïf)

    BOULAT GALÉÏEV ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ, 1988

     

    KATIA ZOUBTCHENKO, MADAME BRANTÔME, JEAN-CLAUDE MARCADÉ À L’EXPOSITION DU PEINTRE UKRAINIEN PIERRE NILOUS, 1986 (photo Dominique Fontanarosa)

     

    MIKHAÏL FIODOROVITCH ASTROV, NEVEU D’IVAN POUGNI, À SAINTE GENEVIÈVE DES BOIS, 1989

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ DEVANT LA SCULPTURE DE PEVSNER « ÉLAN » SUR SA TOMBE AU CIMETIÈRE RUSSE DE SAINTE GENEVIÈVE DES BOIS, 1989

    RAÏSSA CHARMOIS, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, OLGA CHARMOIS AU PAM LE 29 AOÛT 2O26

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET GRÉGOIRE CHARMOIS AU PAM LE 29 AOÛT 2026

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET GRÉGOIRE  CHARMOIS AU PAM LE 29 AOÛT 2026

  • QUELQUES ASPECTS DE LA PEINTURE, DES GRAVURES, DES DESSINS DU FUTUR PÈRE GRÉGOIRE KRUG

    QUELQUES ASPECTS DE LA PEINTURE, DES GRAVURES, DES DESSINS DU FUTUR PÈRE GRÉGOIRE KRUG

    QUELQUES ASPECTS DE LA PEINTURE, DES GRAVURES, DES DESSINS DU FUTUR PÈRE GRÉGOIRE KRUG

     

    À LA MÉMOIRE DE OLGA IVANOVNA KRUG

     

    Je parlerai ici de l’art profane, moins connu que son art iconographique, de Guéorgui Iogannovitch/Ivanovitch Krug, connu aujourd’hui comme Père Grégoire Krug, nom qui lui a été donné lors de sa prise d’habit monastique en 1948 par son père spirituel, le Hiéromoine Serge Chévitch, (Schewitsch) dans l’ancienne église du Saint-Esprit, située impasse Alexandre à Vanves, aujourd’hui disparue, le lieu ayant été couvert de hautes maisons modernes d’habitation.

    Né à Saint-Pétersbourg le 23 décembre 1907 dans une famille suédoise et protestante du côté paternel et russe orthodoxe du côté de sa mère, il fut élevé dans la religion protestante, mais, dès l’âge de 17 ans, il est plus profondément attiré par les problèmes religieux et participe au mouvement étudiant chrétien d’Estonie, où les Krug s’étaient installés après la Révolution d’Octobre en Russie. Il devient orthodoxe à 19 ans au Monastère des Grottes de Pskov sous l’influence de l’archiprêtre Liev Lispérovski.

    La mère de Guéorgui Krug avait été formée au conservatoire de Moscou. Il a hérité d’elle une musicalité exceptionnelle. Doté d’une oreille absolue, il a travaillé la musique classique et le piano. Dans la presse estonienne fut remarquée son exécution au piano de concertos de Bach. Et dans l’église de Vanves aussi bien que dans le Skit du Saint-Esprit au Mesnil Saint-Denis, il formait avec le frère Joël, devenu par la suite Moine Jean, un véritable choeur polyphonique d’une pureté angélique.

    Guéorgui Krug avait commencé ses études secondaires pendant l’année scolaire 1916-1917 au lycée allemand Karl Johann May, dont la devise était « D’abord aimer-ensuite apprendre » (Сперва любить – потом учиться). C’était un lycée prestigieux où « étudièrent les Roerich, les Benois, les Rimski-Korsakov, les Sémionov-Tian-Chanski. Ici se formèrent Somov, Liev Ouspienski, Dmitri Likhatchov et beaucoup d’autres personnalités moins connues. »[1]

    Après les révolutions russes de 1917, la famille Krug obtint la nationalité estonienne et s’installa en 1921 à Narva où le jeune Guéorgui, appelé familièrement Dodik, termina ses études au lycée russe de la ville en 1926. Il avait donc 19 ans. Dès les années de lycée il étudie l’aquarelle avec le peintre N.V. Sémionov, dont je n’ai pu trouver la trace pendant mes recherches.

    En revanche, on connaît le professeur dont il a suivi l’enseignement pictural en 1921-1928, il s’agit du peintre, graveur et dessinateur estonien Günter Guermanovitch Reindorff (1899-1974). Reindorff était dans les années 1920 enseignant à l’École d’art et d’industrie de Reval, aujourd’hui Tallinn, la capitale de l’Estonie. Je n’ai malheureusement pas pu avoir des reproductions des oeuvres de Reindorff à l’époque où le jeune Krug était son élève, d’autant plus que son atelier a brûlé en 1944 détruisant pratiquement toutes ses oeuvres. Mais on peut penser que le style du maître a eu une importance pour le travail pictural de Krug autour de 1930. En effet, on sait que Reindorff était sous l’influence à la fois de l’ »ymagier » Bilibine et du cubo-futuriste Sergueï Tchekhonine et qu’il est considéré comme le maître de ce que l’on appelle en russe « l’art graphique de chevalet » (станковая графика). On sait aussi qu’il maîtrisait plusieurs techniques de la gravure. Cela explique la place qu’a tenue l’expérimentation dans le travail de Krug, jusque dans son art hagiographique.

    Vers 1929-1930, le jeune homme arrive à Paris où il restera jusqu’à sa mort en 1969.  Il fréquente en 1931 l’atelier du peintre Nikolaï Milioti qui avait participé en Russie autour de 1910 au mouvement symboliste de « La Rose bleue » et qui s’était converti au réalisme dont témoigne son art du portrait. C’est là qu’il rencontre Léonide Ouspienski avec qui il restera lié jusqu’à sa mort, qui sera son interlocuteur surtout pour les questions de la théologie de l’icône. Dans les années 1930, il travaille avec lui, pendant l’été, sous la houlette de Konstantine Somov dans la ferme de ce dernier à Granville en Normandie.

    Dès 1932, parallèlement aux travaux picturaux, il commence à s’initier à la peinture d’icônes avec Piotr Fiodorov et la Soeur Ioanna Reitlinger. C’est ainsi qu’il est membre dès 1933 de la Confrérie Saint Photius animée par le philosophe et théologien Vladimir Lossky.

    Jusqu’à sa profession monastique en 1948, quand il se consacrera exclusivement à la peinture d’icônes, il continue à peindre et à dessiner, il est difficile encore d’établir une chronologie exacte de ce qui s’est conservé de façon disparate et lacunaire de son travail pictural.

    Je ne répéterai pas ici ce que j’ai écrit sur « l’oeuvre picturale profane du père Grégoire Krug » dans les actes du colloque que nous avions organisé à l’Institut d’Études Slaves pour le trentième anniversaire de son rappel à Dieu. Je vais essayer d’établir une typologie des oeuvres que j’ai pu examiner et qui ne recouvrent sans doute pas toute sa production de dessinateur, de graveur et de peintre.

    Avant d’aborder les peintures, disons qu’elles montrent que le jeune Krug s’est essayé à plusieurs styles qui scandent l’histoire des arts dans la première moitié du XXe siècle, à l’exception de la non-figuration et de l’abstraction pour lesquelles il n’a jamais été tenté et sur lesquelles il a porté un jugement négatif. Il aimait faire un jeu de mot calembour que lui permettait la langue russe. L’adjectif pour l’art sans-image, sans-forme, est безóбразный avec l’accent sur le « o » était plutôt pour lui un art   безобрáзный un art difforme, informe…

    Peut-on y voir là une ignorance « de toutes les tendances de l’art moderne » comme le note l’Higoumène Barsanuphe? Je ne le pense pas, car, on le verra, son travail créateur dénote une recherche d’une poiétique picturale qui ne soit pas simplement mimétique. Le Père Barsanuphe témoigne aussi d’une admiration inconditionnelle qu’aurait eu le Père Grégoire pour la peinture réaliste soviétique, reproduite dans des revues comme Ogoniok ou pour les illustrations, peintes vraisemblablement d’après des photographies, des magazines américains à grand tirage. »[2]

    Je ne suis pas sûr que Krug n’ait pas été informé des divers courants de l’art, car, nous l’avons dit, son professeur de Reval/Tallinn Reindorff avait été influence par le dessinateur avant-gardiste Tchekhonine qui a pratiqué le cubo-futurisme et même le suprématisme. D’autre part sa proximité avec Larionov et Natalia Gontcharova dans les années 1930 ne lui faisait pas ignorer qu’ils ont été entre 1912 et 1915 les inventeurs d’un mouvement non-figuratif, le Rayonnisme, qui a posé, parallèlement à Kandinsky, les premières bases conscientes de l’Abstraction du XXe siècle. D’autre part, Krug, nous dit la doxographie, était l’élève préféré de Natalia Gontcharova qui, elle-même, a peint de belles icônes dans les années 1910, qui, pour ne pas appartenir stricto sensu à l’art ecclésial, n’en sont pas moins une tentative de picturaliser la peinture d’icônes et me paraissent même plus traditionnellement « orthodoxes » que les saint-sulpiceries orthodoxes officielles des XIXe et XXe siècle qui sévissent encore aujourd’hui.

    Pour revenir à l’Higoumène Barsanuphe et à son témoignage concernant l’admiration du Père Grégoire pour le réalisme, je ne puis m’empêcher d’y voir une certaine partialité. En effet, le Père Barsanuphe était lui-aussi un artiste-peintre et un artiste-peintre abstrait. Il sera intéressant de faire découvrir cet aspect de la vie spirituelle du Père Barsanuphe qui voyait dans la forme abstraite une universalité, au-delà des distinctions ethniques et culturelles. Cela lui a permis d’initier à l’art, donc à la Beauté qui est toujours en consonance avec le divin, des jeunes de toutes les confessions et de toutes les origines.

    Il est évident que la vision du Père Grégoire, qui l’a mené à l’art de l’icône, est tout autre. Pour le Père Grégoire, l’abstraction fait perdre l’incarnation du divin qui est le moteur essentiel de toute représentation. Il y a en elle un relent de monophysisme, comme c’est le cas du Quadrangle noir entouré de blanc de Malévitch. Mais Malévitch n’est pas un iconographe, même s’il a appelé cette oeuvre radicale de 1915 « l’icône de notre temps ». Il est un peintre qui a voulu faire revenir la peinture de chevalet à un statut onto-théologique.

    Le Père Grégoire ne méconnaît pas les recherches qui furent celles des artistes de la première moitié du XXe siècle. Sa figuration a peu à voir avec le réalisme socialiste. Sa défense d’oeuvres si contraires à ses propres poïétique et spiritualité venait, non seulement de sa volonté de ne pas porter de jugements définitifs sur des confrères ès arts, mais aussi de son désir de ne pas abonder dans les jugements guidés par des a priori idéologiques personnels. Comme son père spirituel le starets Serge Chévitch, il avait un profond amour du peuple russe et de son orthodoxie, au-delà de régimes instaurés en Russie par les « Nabuchodonosors modernes ». L’expression est du Père Serge qui répondait aux reproches, par exemple ceux de Soljénitsyne, de ne pas voir les hiérarques de l’Union Soviétique se dresser contre un régime à l’athéisme militant, comme Saint Philippe Kolytchev s’était dressé face à Ivan le Terrible : le Père Serge disait que Saint Philippe se dressait contre un tyran chrétien, alors que l’Église orthodoxe russe avait affaire à des Nabuchodonosors. Le Russo-Suédois Kroug ne supportait pas non plus les critiques de la Russie…

    Ce long préambule m’a permis de donner mon explication du contexte esthétique dans lequel a évolué le jeune peintre avant qu’il ne se consacre entièrement à l’iconographie, c’est-à-dire pendant les vingt dernières années de sa vie. Dans ce que j’ai pu trouver comme oeuvres (il est possible qu’il y en ait d’autres qui réapparaîtront), on constate trois genres. : les peintures, les gravures, les dessins.

    Les peintures

    Commençons par une oeuvre à dominante naturaliste, une aquarelle représentant une femme qui pourrait être une paysanne assise sur une sorte de caisse ou de coffre couvert d’un tissu. Là nous sommes dans un réalisme naturaliste avec le souci de précision des détails, l’ombre portée et chaussures rudimentaires. Notons le soin donné à l’expression sans expression particulière du visage. On est dans un espace et un temps en-dehors de toute spécification locale ou psychologique.

    Passons maintenant à une oeuvre qui montre une très belle assimilation de l’impressionnisme qui, en Russie, avait été représenté principalement par Konstantine Korovine et Grabar et, dans ce que l’on appelle l’avant-garde, par, entre autres, Larionov et Malévitch. Ce qui frappe ici dans cette représentation d’un jardin-parc avec une femme occupée à un ouvrage, c’est la richesse de la palette coloriste. Bien entendu, on sent l’impulsion donnée par l’impressionnisme français, en particulier du premier Monet. Mais ce qui est étonnant, c’est la présence de plusieurs cultures picturales. La touche est impressionniste avec une légère inflexion pointilliste et en même temps la couleur n’est pas mimétique, elle a subi l’influence du fauvisme. Elle est comme toute auréolée de nuances rouge-rose. La scène familière de la femme à son ouvrage ou du linge séchant sur un fil est traitée non de façon naturaliste mais plutôt primitiviste. On ne saurait dater cette oeuvre, mais son caractère abouti nous ferait penser aux années 1930 avec le travail dans l’Académie russe de la fille de Tolstoï, Tatiana Soukhotina-Tolstaïa, où enseignait, en particulier, Konstantine Korovine, ainsi que la fréquentation de Larionov et de Natalia Gontcharova.

    Examinons maintenant les deux toiles à l’huile qui représentent le père de l’artiste, l’industriel d’origine suédoise Johann/Ivan Krug. Elles traduisent l’influence qu’a dû avoir sur le jeune peintre Nikolaï Milioti, pour l’un et Boris Grigoriev pour l’autre. Nous avons là encore l’expression d’un réalisme qui n’omet aucun détail du visage. Mais est-ce une photographie? Certainement pas. Dans ces toiles, il y a le souci, ici encore de dépasser le caractère momentané de l’expression. Elles sont proches de la poétique, pour le premier de l’art du portrait de Nikolaï Milioti qui avait quitté son symbolisme des années 1910 et était devenu un partisan d’un art du portrait dans le style du « Monde de l’art » d’un Valentin Sérov. Pour le second, il y a la puissance d’un Boris Grigoriev qui renouvelait la technique du portrait qui s’était transmis au cours des siècles dans les académies, en accentuant les moindres traits du visage et en l’auréolant d’une couleur qui transfigure le réalisme en une intemporalité métaphysique.

    Voici, enfin un tableau-miniature que Kroug a exécuté autour de 1935 et dont il a montré un certain nombre au Salon d’automne de 1936. L’artiste travaille sur des cartons, y grave le dessin avec des aiguilles et rehausse le tout de couleurs. De ce point de vue, il est un parfait représentant de l’école russe du XXe siècle qui, à la suite des expériences cubistes et parallèlement à elles a mis l’accent sur la faktoura, c’est-à-dire la texture d’une surface picturale, avec l’utilisation de matières et de liants hétérogènes. C’est ce qui se poursuivra dans sa peinture d’icônes, comme en a témoigné l’Higoumène Barsanuphe :

    « Un autre domaine où se révélait sa liberté [celle du Père Grégoire] était celui des matériaux utilisés […] Il disait lui-même qu’il utilisait tout ce qui se trouve dans la Création »[3]

    Un ensemble particulièrement saisissant est la série de dessins et d’aquarelles ayant pour sujet la nouvelle fantasmagorique de l’Ukrainien russophone Gogol. C’est l’histoire d’un nez qu’un barbier porté sur la boisson trouve dans son pain au petit déjeuner. Il pense qu’il s’agit d’un appendice qu’il aurait malencontreusement coupé à un client et poursuivi par les cris et les insultes de sa femme, il va jeter ce nez dans la rivière, surpris dans cet acte par un policier. Puis changement brusque de lieu – nous nous trouvons chez l’assesseur de collège Kovaliov, imbu de son rang qui n’est pourtant que le huitième dans la Table des Rangs, créée par Pierre Ier, mais donne la noblesse. À son réveil, il s’aperçoit avec effroi qu’il a perdu son nez et que son visage est plat comme un blin. Affolé, il part à la recherche de son nez dans Saint-Pétersbourg et il le rencontre se baladant sur la Perspective Nevski dans le costume d’un conseiller d’État, c’est-à-dire un noble du troisième rang. Il le suit et voit son nez priant dans une église…Il finit par récupérer son appendice qui lui est rapporté par le policier apparu au début de la nouvelle. Cependant, il n’arrive pas, même avec l’aide d’un médecin, à replacer cet appendice sur son visage. Finalement, nous retrouvons l’assesseur de collège Kovaliov se réveillant avec son nez à sa place!

    Cette nouvelle est totalement alogique et absurde et Gogol nous la présente comme telle. On ne saurait la comprendre que comme un cauchemar qu’aurait fait l’assesseur de collège. Il y a eu des interprétations freudiennes du récit gogolien, ou encore on y a vu une critique du monde bureaucratique russe à l’époque de Nicolas Ier.

    Il me semble surtout que c’est une pure fantaisie narrative, un capriccio à la manière d’E.T.A. Hoffmann, qui, chez Gogol puise son inspiration dans le folklore et la démonologie ukrainiens.

    L’interprétation par Krug de cette histoire abracadabrante est axée sur le schématisme et le laconisme des gestes avec le souci de garder le caractère burlesque des situations. L’évocation des années 1830 est donnée par quelques traits de couleur, le bleu et le rouge des fonctionnaires d’État, le vêtement civil de l’époque pouchkinienne pour le barbier et son habit de travail, le costume du policier qui a vu le barbier jeter le nez dans la rivière et qui le rapporte de façon inexpliquée et inexplicable.

    Le caractère satirique et humoristique domine dans toutes les scènes, dans des détails comme la dislocation des corps, le ridicule du visage entouré d’un bandage se terminant par un noeud papillon. Certaines images sont assez effrayantes comme la confrontation du visage avec nez avec le visage sans nez. Ou encore le reflet du visage sans nez de Kovaliov qui ressemble, dit Gogol, à un blin, la crèpe russe…

    Il ne fait pas de doute que cette série est très marquée par l’esthétique de Wilhelm Busch, le grand créateur allemand de la bande dessinée sans texte, auteur aussi de la célèbre bande dessinée Max und Moritz, sous-titrée d’un texte en vers, oeuvre qui a été traduite dans le monde entier depuis la fin du XIXe siècle, en particulier en Russie. Wilhelm Busch a créé une bande dessinée sans texte d’un barbier qui traite un client « avec virtuosité », en faisant voler son nez, ce qui fait le bonheur de son chien qui n’attendait que cela. Autant la virtuosité de Wilhelm Busch est étonnante, autant son histoire est horrible, d’ailleurs dans le célèbre Max et Moritz, comme dans d’autres dessins de l’artiste allemand, on note un goût pour le sadisme et la cruauté, traités, certes, sur le mode satirique et fantastique, avec un mauvais goût assumé, mais non moins réels.

    Rien de semblable dans le traitement d’un sujet analogue chez le jeune peintre Krug qui reste dans le domaine de la fantaisie au sens du Gaspard de la nuit, d’Aloysius Bertrand.

    Les gravures

    Deux ensembles me paraissent particulièrement importants dans l’art de l’artiste Krug, ce sont les gravures et les dessins. C’est peut-être là que se montre le plus sa force picturale, là où l’on peut parler de sa génialité.

    Visiblement, ces oeuvres sont le résultat du travail du jeune homme en Estonie, en particulier auprès de Günter Reindorff qui fut célèbre en son temps pour cette pratique artistique. Il faut dire que l’école estonienne, même à l’époque du dogme du réalisme socialiste, se distingue par son art graphique.

    On verra qu’ici, Krug est loin du sotsréalisme qu’il semble avoir loué, selon les dires de son compagnon d’ascèse, le Père Barsanuphe, davantage par bienveillance pour des confrères et sans doute avec un légère pointe d’humour?

    On trouve quatre catégories de sujets dans les estampes de l’artiste :

    – les paysages;

    – la cité industrielle moderne;

    – le monde nocturne de la ville;

    – la condition humaine.

     

    PAYSAGES

    Un trait distinctif de toutes les gravures, c’est l’immersion du dessin des ensembles urbains ou des objets représentés dans une symphonie de stries. L’artiste a-t-il reçu une impulsion du rayonnisme de Larionov, apparu à Moscou en 1912-1914, difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que Krug n’a pas employé ce « rayonnisme » pour créer une non-figuration abstraite. Le rayonnisme larionovien était tributaire d’une poétique futuriste, en particulier, celle des lignes-forces d’un Boccioni autour de 1910-1911. N’oublions pas également que Larionov a été un des premiers artistes des arts novateurs du début du XXe siècle à avoir exposé la peinture d’icônes en 1913 et la peinture d’icônes utilise un procédé rayonniste, celui de l’assiste, ce « fin réseau de rayons d’or qui traduisent l’irradiation des forces-énergies divines »[4], appelé aussi chrysographie.

    Dans les estampes de Krug des années 1930, la poétique des striures crée un rythme et une dynamique qui transfigure les éléments figuratifs. On note non seulement la finesse d’exécution des détails, mais aussi une « métaphysication » du monde créé. On pense ici à l’opposition faite par le Père Pavel Florenski entre le caractère sensualiste de la gravure dans le monde catholique et celle qui est pratiquée dans le monde protestant : dans la première ses traits gras imitent la touche à l’huile, elle essaie de poser les couleurs typographiques, non pas linéairement, mais en bandes, elle est, cette gravure, en fait une espèce de peinture à l’huile et non pas une vraie gravure. Dans la vraie gravure, toujours selon le Père Florenski,

    « la couleur typographique sert seulement de signe de différence des lieux sur une surface, mais n’a pas de couleur […]. La vraie ligne graphique est une ligne abstraite, elle n’a pas de largeur, comme elle n’a pas de couleur […]

    Plus pure est la vraie gravure, c’est-à-dire sans psychologisme, sans sensualité dans l’obtention de son objectif, plus déterminante est sa perfection ».[5]

    En tout cas, il est clair que la poiétique rayonniste des gravures du jeune Krug sont un embryon de celle qu’il utilisera dans ses icônes pour faire apparaître les énergies divines.

    LA CITÉ MODERNE

     

    Cette même poiétique des striures est utilisée dans une autre série d’estampes qui montrent la nouvelle civilisation industrielle moderne qui est en train de s’installer et de supplanter le monde ancien. On sait que le Père Grégoire réagissait douloureusement à la disparition à Paris d’une architecture à dimension humaine et aux nouvelles architectures surdimensionnées. On constate dans cette série de gravures cette opposition entre cette modernité arrogante et inhumaine, face à laquelle l’homme du monde ancien est comme une ombre.

    Ces oeuvres sont d’une grande audace créatrice, on pourrait même les appeler « cubo-futuristes », elles prouvent que le futur Moine Grégoire avait atteint dans les arts représentateurs, comme on appelle les arts plastiques en russe (izobrazitel’noïé iskousstvo), non seulement une maîtrise exceptionnelle, mais également une capacité étonnante de reconstruction du monde visible pour en transmettre sa vision des rythmes premiers. Il y a là un équilibre entre la représentation qui apparaît et la mise en lumière de ce qui est au-delà de l’apparition.

    LE MONDE NOCTURNE DE LA VILLE

    Dans une eau-forte particulièrement saisissante est donnée à voir la situation de l’homme dans la cité moderne : invalide ou rasant les murs dans un paysage urbain menaçant qui l’enserre comme une prison. Dans cette vision nocturne les êtres évoluent comme des ombres de la réalité.

    LA CONDITION HUMAINE

    Je voudrais conclure mon examen des gravures de Krug par une xylographie représentant un personnage dont le visage est couvert par deux énormes mains. Ici, les stries qui enveloppent l’ensemble sont mues par un mouvement, un souffle, qui accentuent le caractère tragique de l’image. C’est l’homme dans sa détresse, dans son angoisse, dans sa déréliction. C’est la créature qui entre en elle-même pour y concentrer sa douleur et peut-être y trouver finalement un sens comme le juste Job. Il y a dans cette image comme un caractère végétal, celle des racines et ramifications, les stries se transformant en arborescence.

    Je ne puis m’empêcher de penser que dans cette image, le jeune Krug a reçu une impulsion du réalisme expressionniste allemand. Il y a en effet une parenté formelle avec une xylographie célèbre de la sculptrice et graveuse allemande Käthe Kollwitz, née à Königsberg, la Kaliningrad d’aujourd’hui, intitulée Les parents qui témoigne de la douleur de la perte d’un fils à la guerre de 1914.

    LES DESSINS

    Je terminerai mon exposé sur une partie de l’oeuvre profane du Père Grégoire avec son oeuvre dessiné. Je laisserai de côté les dessins qui ont précédé parfois la peinture des icônes et des peintures murales. Je laisse le soin d’analyser le rôle du dessin dans la création iconographique à mes collègues qui traitent ce sujet. Je ne montrerai ici que ce Baptême du Christ car il manifeste la liberté du trait, le sens de la composition, l’expression intemporelle d’un événement hiérohistorique.

    Je ferai un sort à une oeuvre de 1934, c’est-à-dire l’époque où le peintre participe avec son ami Léonide Ouspienski à la Confrérie Saint-Photius sous les auspices du grand philosophe et théologien patrologue Vladimir Lossky et où il se familiarise avec la peinture d’icônes dans la société « Ikona » ou bien avec les iconographes Piotr Fiodorov et Soeur Jeanne Reitlinger. Le dessin représente un rapin de l’époque de Gogol qui emporte, comme à la sauvette, sous sa cape un tableau qui ressemble fort à une icône, car y est représenté, semble-t-il, Jean de Damas.

    J’examinerai ici trois types de dessins qui témoignent du travail soutenu que l’artiste a fait sous la houlette de l’illustre peintre du Monde de l’art (Mir iskousstva) pétersbourgeois Konstantine Somov. Celui-ci qui avait émigré après la Révolution bolchevique recevait pendant quelques jours de l’été, dans sa ferme normande à Granville, quelques jeunes artistes qu’il conseillait. Le jeune Krug et son ami Léonide Ouspienski furent parmi ceux qui bénéficièrent des avis de Somov. Les dessins de Krug sont d’une grande force expressive grâce à un trait appuyé presque comme pour l’exécution d’un vitrail. Ce qui intéresse l’artiste, ce n’est pas le rendu d’une image psychologique des personnes, c’est la rythmique silencieuse des corps et la saisie d’un moment qui révèle un état méditatif. Le dessin du visage de sa mère est paradigmatique de cette visée d’un au-delà de la ressemblance, du mouvement ou de l’affect.

    Une autre série de dessins est consacrée aux églises. Tout d’abord, les projets de l’église du Skit du Saint-Esprit et de l’église elle-même telle qu’elle était à son origine, avant sa transformation en un ensemble monastique par le Père Barsanuphe. Il y a deux dessins qui semblent être des projets d’une église à une coupole et l’on peut se demander si Krug n’a pas participé en 1935-1936 à l’élaboration de cette église-grotte de petite dimension faite avec les pierres de l’endroit, dont la force est dans sa relative modestie architecturale, force décuplée par le programme iconographique exceptionnel, créé par le Père Grégoire, programme qui émerveille par la finition artistique, son énergie théologique et la subtilité des coloris.

    La maîtrise du dessin se manifeste par ailleurs dans les quelques représentations des édifices catholiques français lors des voyages qu’il a pu faire en 1967, donc deux avant sa mort, à Rome et à l’abbaye de Bonnecombe où nous nous sommes rendus, ma femme et moi avec lui en transportant dans notre voiture l’iconostase pour cette église cistercienne qui avait été prêtée à un communauté orthodoxe. Nous y avions été reçus par le frère Vincent, devenu par la suite Père Barsanuphe.

    LES PORTRAITS DE MALADES MENTAUX

    Je m’arrêterai, pour terminer ce rapide panorama, de l’oeuvre profane du Père Grégoire, par la série des portraits que le jeune artiste exécuta lors de son court séjour à Sainte-Anne, où il est resté huit mois, de novembre 1942 à juin 1943, suite à un état de dépression nerveuse et de mal-être existentiel, provoqués pour une grande part, par la guerre menée par l’Allemagne, la mort de son père bloqué à Berlin et la grave maladie de sa mère. Anne Bogenhardt a écrit que le jeune Krug, qui a alors 34 ans, n’a pas supporté l’invasion allemande :

    « Bien entendu, il déteste la guerre, mais aussi le monde mécanisé. Outre que les Allemands sont protestants, ils symbolisent pour lui ce monde de la mécanique qu’il considère comme une force destructrice dont il a horreur. »

    La dépression et les angoisses du jeune homme dureront pendant deux années après la sortie de Sainte Anne. Ce n’est qu’en 1945 qu’il devient le fils spirituel du Père Serge Chévitch à l’église de l’impasse Alexandre à Vanves. La suite, ce sont les vingt dernières années du Père Grégoire entièrement consacrées à l’ascèse iconographique orthodoxe.

    Pendant son relativement bref passage à l’hôpital psychiatrique, le futur Père Grégoire a dessiné l’humanité qui l’entourait. Cet ensemble indique qu’il n’avait pas sombré dans la perte totale de la réalité. On y trouve la même maîtrise du trait, sans aucune nervosité, nervosité qui s’accentue de façon sensible chez un Van Gogh lors des ses périodes de troubles du comportement. Je ne dirai pas mieux ici ce que la fille de Vladimir Lossky, Catherine Aslanoff, a écrit dans son bel article du Colloque Krug, organisé par l’Institut d’Études Slaves en 1999 sous le titre « Des ténèbres à la lumière ». Catherine Aslanoff note avec justesse :

    « La preuve de la maîtrise totale des faculté mentales de Georges Krug transparaît dans son travail quotidien, où l’on apprécie son intelligence brillante. La technique et la finesse du dessin montrent une précision et une acuité du regard et de l’esprit. Il atteint une perfection étonnante, à une rigueur ascétique. »[6]

    Il faut donc considérer les dessins des malades de Sainte-Anne, au milieu desquels il a vécu, comme un témoignage pictural bouleversant. On ne peut pas ne pas penser à la façon donc Géricault a représenté les malades mentaux monomaniaques de son temps, sans constater la différence d’approche. Commandés pour servir de matériel d’étude pour les étudiants de la Salpêtrière, Géricault a exécuté de belles oeuvres, véridiques, avec un souci d’objectivation maximale. Chez le futur Père Grégoire, ce sont des frères humains qu’il représente. C’est la condition humaine souffrante qui apparaît. Je citerai encore Catherine Aslanoff :

    « Les portraits de Krug dessinés à l’asile témoignent du profond respect, de la compassion, de la miséricorde qu’il portait à ses frères. C’étaient de vrais pauvres, complètement démunis, abandonnés, et dont le regard vide et absent reflétait tout le malheur du monde que portaient en eux ces êtres privés de raison. »

    ==========

    Je n’ai pu donner qu’un aperçu, sans doute lacunaire, du talent de l’artiste-peintre Guéorgui Krug. Lacunaire, car ce qui s’est conservé de cette partie remarquable de la création du Père Grégoire est dispersé dans diverses collections privées. L’état de certaines oeuvres connues nécessiteraient une restauration. Il serait souhaitable que soit donné un jour à un étudiant préparant une maîtrise la recherche de toute la documentation existante sur le sujet, qui permette de faire un premier catalogage des différents genres picturaux pratiqués par Krug. Cette recherche devrait porter aussi sur l’art estonien avant et après 1930. Il est probable que des estampes de l’artiste soient dans les réserves du musée des beaux-arts de Tallinn. Les catalogues du Salon d’Automne avant et après 1935 devraient donner des indications sur sa présence dans les expositions parisiennes.

    Je conclurai en citant une pensée du Père Grégoire qui nous fera comprendre le sens et l’orientation de son art de façon générale :

    « L’art : la peinture, la littérature, la poésie, la musique, toutes sont emplies d’un ressort intérieur mystérieux. Ce qui est la source de la pensée créatrice, c’est l’expérience intérieure, une sorte d’ouïe prophétique sans laquelle il n’y a pas d’art authentique. »[7]

    [1] – Cf. sur la Toile, Tina Gaï, « Grigorij Krug »

    [2] Père Higoumène Barsanuphe, « Esquisse d’un portrait » in Le Père Grégoire Moine iconographe du Skit du Saint-Esprit (1908-1969), Domérac, Monastère de Korsoun, p. 22

    [3] Père Higoumène Barsanuphe, op.cit., p. 22

    [4] Moine Grégoire, Carnets d’un peintre d’icônes, p. 59; voir aussi : Père Pavel Florensky, La perspective inversée suivi de l’Iconostase, Lausanne, L’Äge d’homme, 1992, p. 193

    [5] Sviachtch. Pavel Florenski, Ou vodorazdiélov msysli, t. 1, Paris, YMCA-PRESS, 1985, p. 261-262

    [6] p. 36

    [7] Cahier XXI, p. 21

  • Bonne Fête de la Dormition de la Mère de Dieu!  С ПРАЗДНИКО

    Bonne Fête de la Dormition de la Mère de Dieu! С ПРАЗДНИКО

    Bonne Fête de la Dormition de la Mère de Dieu!

    С ПРАЗДНИКОМ УСПЕНИЯ ПРЕЧИСТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

    La Mère de Dieu est placée, par la volonté divine, plus haut que toutes les créations, elle est la reine de tout ce qui est créé, elle qui a reçu dans sa Dormition, l’adoration des forces célestes, terrestres et infernales ; dans sa dignité de Reine des Cieux elle embrasse et relie le monde des ordres angéliques et le genre humain.

    Le Dieu de Gloire s’est fait homme; il a pris sur lui de la Vierge Éternelle tout ce qui est humain, afin de sauver et de rétablir l’image de Dieu, mise dans l’homme depuis sa création et sans cesse obscurcie par le caractère corrompu de la nature humaine déchue, vaincue par le péché.[•••]

    L’unité de la Mère de Dieu et des Apôtres, aussi bien dans l’Ascension que dans la Pentecôte, est immuable et l’événement définitif final dans la vie de la Mère de Dieu et des apôtres a été la Dormition de la Vierge. Ici, l’unité de l’assemblée des apôtres et de la Mère de Dieu s’est exprimée définitivement et de manière irréfutable. La Mère de Dieu a rassemblé par sa Dormition les apôtres de tous les coins de l’Univers. Chacun des apôtres a été transporté par l’Esprit Saint de l’endroit de son ministère à Jérusalem et tous ont constitué une assemblée autour de la Mère de Dieu. Avec les Puissances Incorporelles et les femmes qui assumaient le ministère apostolique ils ont accompli le rite des funérailles et ont porté la couche où reposait le corps de la Mère de Dieu à l’endroit où elle a été ensevelie. C’est ici précisément que s’est manifestée la même étroite parenté qui a déterminé la présence de la Mère de Dieu parmi les apôtres, aussi bien sur le mont des Oliviers que sur la montagne de Sion, dans le Cénacle, qui s’est empli le jour de la Pentecôte du feu et du souffle du Saint Esprit. Et dans toute la vie ultérieure de l’Église il est difficile de se représenter la moindre action apostolique sans la présence et la participation de la Mère de Dieu. Il est impossible de se représenter aussi la catholicité (la communion universelle) de l’Église sans la participation de la Mère de Dieu ou d’ignorer d’une certaine façon la présence de la Mère de Dieu partout où la nature catholique (de communion universelle) de l’Église trouve son expression, parce que le ministère de la Mère de Dieu dans l’Église embrasse tout. La Mère de Dieu, comme Reine des cieux et de la terre, ne peut être en dehors de la moindre action de l’Église, angélique ou humaine, et aucune manifestation catholique (de communion universelle) de l’Église ne pourrait être emplie de la plénitude de la bénédiction sans la Mère de Dieu. C’est pour cette raison aussi que la plénitude de l’assemblée apostolique rassemblée dans le Cénacle le jour de la Pentecôte, plénitude qui a déterminé la nature apostolique de l’Église, ne s’est pas réalisée sans la participation de la Mère de Dieu. Mais c’est par la volonté du Saint Esprit qu’elle a été présente et a participé à la fête et a été sanctifiée par la réception de l’Esprit Saint lors de la descente des langues de feu et elle a sanctifié la fête par Sa participation. [•••]

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    MOINE GRÉGOIRE (G. I. Krug)

    CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES

    TRADUIT DU RUSSE
    PAR JEAN-CLAUDE ET VALENTINE MARCADÉ

     

  • BONNE FÊTE DE LA TRANSFIGURATION!

    BONNE FÊTE DE LA TRANSFIGURATION!

    BONNE FÊTE DE LA TRANSFIGURATION!

    LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

    Dans le cycle des fêtes de l’Église trois d’entre elles sont conjointes par des traits de ressemblance, sont rapprochées l’une de l’autre par une parenté étroite et particulière. Ce sont la Pentecôte, l’Épiphanie et la fête de la Transfiguration du Seigneur. Les fêtes sont unies l’une à l’autre par leur nature trinitaire.Dans la Pentecôte, l’Esprit Saint, par Sa descente sous l’aspect de langues de feu, nous introduit dans l’intimité de la connaissance de Dieu, en nous révélant, aussi pleinement que cela nous est accessible, la vie de la Très Sainte Trinité.Dans la fête de l’Épiphanie, les Trois Personnes de la Très Sainte Trinité se sont manifestées dans une action sanctifiante, en préparant notre salut, par une action salvatrice, concordante qui sanctifie le monde. Dans la Transfiguration, la Très Sainte Trinité s’est manifestée principalement dans la gloire de la lumière Divine incréée. En elle tout est lumière, tout est empli de lumière et tout change d’aspect mystérieusement.Le sommet du Mont Thabor sur lequel le Sauveur fit monter les disciples élus, s’emplit de l’effusion de la lumière Divine, de la gloire ineffable de la Divinité. Et l’icône de la fête est tout entière emplie de cette effusion de la lumière Divine. Toute la surface de l’icône devient, pour ainsi dire, réceptrice de lumière. La répartition des représentations sur l’icône (la nuée qui couvre de son ombre le Sauveur, le mouvement des rayons qui indiquent les forces-énergies divines, le mouvement du Mont Thabor et la chute précipitée des apôtres, tout ce qui constitue la base de l’icône parle de la lumière et est déterminé par la lumière. De lumière est emplie la nuée – gloire de l’Esprit Saint qui a couvert de son ombre le Seigneur et l’habit du Seigneur dont la blancheur est emplie d’un fin réseau de rayons d’or qui indiquent également l’irradiation des forces Divines.

    Le reflet de la lumière qui se répand du Seigneur illumine les tuniques de Moïse et d’Élie, celles des apôtres qui sont jetés par terre et les saillies en degrés du Mont Thabor. Le mont lui-même semble être empli de la volonté inspirée de préparer la place du Seigneur, ses contours, en s’élevant, se rétrécissent vers le sommet et tout en haut se divisent en trois petits ressauts formant la place du Seigneur et de ses deux interlocuteurs : Élie, intercesseur des vivants et Moïse, intercesseur des morts. Les plis de leur vêtement ainsi que le vêtement des apôtres sont soulevés par un tourbillon et emplis d’une lumière mystérieuse issue du Sauveur. Parfois les apôtres sont représentés tombant la tête la première, parfois seulement précipités à terre et cachant leur visage de leur vêtement. La Divinité, selon la définition de l’archevêque Innocent de Kherson, dissimulée sous le rideau de la chair, a mis en évidence sa présence et a resplendi comme l’éclair. La prière a éveillé et stimulé la plénitude de la Divinité dissimulée dans l’humanité de Jésus au point que, ayant imprégné l’âme du Dieu-Homme, elle a transpercé de sa lumière le corps et a resplendi sur le visage ; sans pouvoir être contenue ici, elle a auréolé et transfiguré les vêtements eux-mêmes.Ce n’est pas devant tout le peuple ni même devant tous les disciples que s’est accompli le miracle de la Transfiguration, mais seulement devant trois apôtres élus par le Christ, capables de supporter la vision de cette gloire intolérable: et ce n’est pas d’emblée que le Seigneur les a faits témoins de Sa Transfiguration, mais après avoir accompli la montée au sommet du Mont Thabor, montrant ainsi que ce n’est pas partout ni dans n’importe quel état que l’on peut devenir les témoins et les participants de la Transfiguration du Seigneur, mais uniquement par l’effort de la montée. Dans la vie de l’Église ce sont les ascètes (podvijniki) tendus vers la contemplation qui suivent cette voie des sommets. La Montée au sommet du silence les conduit à l’apparition de la lumière Divine et l’Église conserve une multitude de témoignages sur cette lumière qui est atteinte par l’expérience de la plongée dans la prière et la contemplation. Sur la nature de cette lumière mystérieuse qui s’est répandue dans la Transfiguration du Seigneur des discordances naquirent et des discussions âpres eurent lieu, surtout dans les monastères du Mont Athos dont le sommet est couronné par l’église de la Transfiguration. Au Mont Athos, où l’expérience intérieure  des podvijniki en quête du silence (les hésychastes) se conjuguait avec une force et une constance particulière à l’apparition de la lumière du Thabor, naquirent des discussions sur la nature de cette lumière. Certains adversaires ayant à leur tête Varlaam, sous l’influence des notions scolastiques occidentales, affirmaient que la lumière vue par les apôtres au Thabor n’était pas la lumière incréée, la lumière Divine, mais était une manifestation créée par Dieu et qu’elle ne pouvait être visible qu’en vertu de ce caractère créé.  

    Varlaam considérait comme également créées toute action de la Grâce Divine et toute manifestation des forces-énergies Divines.

    «Mais cet enseignement est nuisible à l’intelligence, qui dit que la grâce commune au Père, au Fils et au Saint Esprit, que la lumière du Siècle à venir par laquelle les justes resplendiront comme le Soleil, lumière dont le Christ a montré la préfiguration en resplendissant sur le Mont Thabor, que simplement toute force et que toute action de la Divinité trihypostatique… que tout cela est créé.» (Synaxaire de la deuxième semaine du Grand Carême).

    Cette querelle s’acheva au Concile de Constantinople par la profession de foi de saint Grégoire Palamas qui démasqua Varlaam et son partisan Akindinos et établit pour toujours la doctrine orthodoxe de la nature de la Grâce, des forces Divines et de la lumière du Thabor. La lumière, selon le témoignage de saint Grégoire Palamas, apparue aux apôtres sur le Mont Thabor, n’est pas une lumière formée, créée, mais est une irradiation de la Divinité elle-même, une effusion rayonnante de lumière de la grâce de la Très Sainte Trinité qui sanctifie et illumine le monde.

    « La lumière de la Transfiguration du Christ emplit mystérieusement l’Église, rendant porteurs de lumière les hiérarchies angéliques et se manifestant chez les saints, et cette lumière est déjà la gloire du Siècle à venir et les Saints qui témoignent de la lumière du Thabor sont non seulement ses témoins, mais eux-mêmes en sont emplis, car en regardant à visage découvert la gloire de notre Seigneur on doit se transfigurer par l’Esprit de Dieu de gloire en gloire. La Transfiguration donne exactement l’image de notre transfiguration.» (Saint Innocent de Kherson).

    Voici en quels termes saint Siméon le Nouveau Théologien parle de cela :

    « La Grâce de l’Esprit Saint, qui vient comme une lumière intelligente, vient avec douceur, apportant l’allégresse, c’est-à-dire le reflet de la lumière éternelle et l’éclat rejaillissant de la béatitude qui n’a pas de fin; elle fait de lui – de l’homme – l’ami et le fils de Dieu, et Dieu dans la mesure où l’homme peut Le contenir » ; et plus loin :

    « L’intelligence qui s’est unie à Dieu devient comme la lumière. L’intelligence est alors lumière et voit la lumière, c’est-à-dire Dieu. L’intelligence se voit totalement unie à cette lumière et veille avec vigilance. »

    Dans la série innombrable des témoignages sur la lumière du Thabor il en est un qui nous est particulièrement proche dans le temps et à cause des conditions dans lesquelles s’est produit le miracle. C’est l’apparition de la lumière pleine de grâce par laquelle s’est achevé l’entretien de saint Séraphin de Sarov avec son ami Motovilov sur le sens et la destination de la vie chrétienne. Dans cet entretien, saint Séraphin explique à Motovilov que ni la pureté de vie, ni la qualité, ni l’abondance des vertus ne sont le sens final de la vie chrétienne, mais seulement les conditions indispensables pour atteindre ce sens. Le trésor qui seul est digne d’être le couronnement de la vie, c’est la plénitude de l’acquisition de l’Esprit Saint lorsque l’âme humaine recevant la plénitude de la grâce «resplendit de l’unité Trinitaire». Motovilov n’arrivait pas à comprendre ce qu’était l’acquisition du Saint Esprit et alors soudain saint Séraphin, afin que Motovilov saisisse jusqu’au bout ce qui a été dit clairement, fit de lui le participant et le témoin oculaire du miracle. Le visage du saint commença à s’illuminer mystérieusement. À la question de saint Séraphin qui demandait pourquoi Motovilov ne le regardait pas, celui-ci répondit :

    « Je ne peux pas, mon père, regarder; de vos yeux tombent des éclairs, votre visage est devenu plus lumineux que le soleil et j’ai dans mes yeux des douleurs lancinantes.»

    Puis Motovilov rapporte ce qu’il a vu en ces termes :

    « Imaginez au milieu du soleil, dans l’intensité la plus étincelante de ses rayons de midi, le visage de l’homme qui converse avec vous. Vous voyez les mouvements des lèvres, l’expression de ses yeux qui change, vous entendez sa voix, vous sentez que quelqu’un vous tient de ses mains par les épaules, mais non seulement vous ne voyez pas ses mains, ni vous-même, ni son corps, mais seulement une lumière aveuglante s’étendant au loin, à plusieurs sagènes alentour et qui illumine de son vif éclat le voile neigeux qui couvre la clairière et les flocons neigeux qui se déversent sur moi et sur le starets très vénéré.»

    C’est en ces termes que Motovilov décrit l’apparition de la lumière incréée qui a illuminé saint Séraphin et cette lumière est toujours la même lumière de la Transfiguration du Seigneur qui illumine les Saints, revêt de gloire la Sainte Église et qui, selon la définition du Concile confirmant la profession de foi de saint Grégoire Palamas, est

    «la gloire indicible et la gloire très parfaite et pré-éternelle de la Divinité, la gloire sans commencement ni fin et le royaume de Dieu, la vérité et la beauté ardemment désirée, la Divinité du Père et de l’Esprit qui siège dans le Fils unique.»

    Si l’on met côte à côte les paroles de saint Siméon et celles de saint Séraphin, dans l’entretien avec Motovilov, on est frappé par leur extraordinaire similitude non seulement dans la connaissance de la lumière, mais aussi dans les expressions de la langue à laquelle ont eu recours les saints dans leur témoignage sur la lumière et dans leur définition de sa signification finale. Nous voyons cela également chez d’autres témoins et spectateurs de la lumière Divine, incréée ; la parenté, l’expérience intérieure de saints aussi éloignés l’un de l’autre dans le temps et par les conditions dans lesquelles leur vie s’est écoulée, sont comme un flot porteur de lumière qui nous entraîne vers la lumière sans crépuscule du Jour à venir. Et le triomphe de la pureté du combat pour défendre la doctrine orthodoxe sur la lumière Divine de la Transfiguration est conjointe ecclésialement à la célébration du Triomphe de l’Orthodoxie.

    La Transfiguration du Seigneur sur le Mont Thabor ne saurait être comprise par nous comme un miracle isolé dans la série des événements évangéliques, mais elle est la voie, l’image et le sommet de la Transfiguration universelle.

    Moine Grégoire (Kroug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2019 (traduction de Jean-Claude et Valentine Marcadé)

  • La Vierge du Maître de Moulins

    La Vierge du Maître de Moulins

    forum Marine d’Avel, écrivain

    Passant par Moulins…

    Ne demande jamais ton « chemin à quelqu’un qui le connaît, d i s a i t  R a b b i Nachman de Bratslav, car tu pourrais ne pas t’égarer. » 
    Nous n’avons demandé notre chemin, ni aux rares personnes qui le connaissaient, ni aux autres dont le nombre était considérable, et nous sommes passés par Moulins. Moulins, son beffroi, ses ruelles pavées et ses maisons de guingois, son abbatiale et son retable marial…
    La Vierge du Maître de Moulins valait à elle seule non seulement un détour, mais qu’on traverse la France pour aller la contempler. Pour l’élégance de ses couleurs, pour la finesse des mains et pour le glacis de mystère qui émane du panneau central, elle bat à plate couture La Joconde . Mais la première se trouve à Moulins, tandis que la seconde est au Louvre. La première se mérite : une fois entrés dans la cathédrale, il faut trouver la salle latérale, dont la porte est ordinairement fermée, trouver les 3 € en petites pièces car le guide n’a pas de monnaie, supporter l’attente dans un vestibule étroit.
    Le dernier des imbéciles qui ne saurait pas où se trouve la Joconde trouverait dans toutes les salles du Louvre une image de Mona Lisa en noir et blanc pour lui flécher le chemin, assortie d’interdictions de photographier ou de pickpocketter. Contempler le Triptyque de la Vierge en gloirecommence par un doux supplice : le commentaire du guide. Il nous apprend beaucoup de choses, ce guide zélé, on ne peut même pas lui en vouloir : il nous apprend que le panneau central du retable représente le couronnement de la Vierge par deux séraphins, tandis que le disque d’or sur laquelle elle se détache, ainsi que le croissant de lune à ses pieds s’inspirent d’une citation de l’Apocalypse, partiellement reprise sur un ruban tenu par les deux anges du bas: 
    « Voici celle dont les Écritures saintes chantent l’éloge : enveloppée de soleil, ayant la lune sous ses pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles. »
    La Vierge présente au monde son fils : il s’échappe de son giron et esquisse avec désinvolture un geste de bénédiction. Les yeux mi-clos de sa mère enchâssent une intériorité silencieuse, en elle s’accomplissent l’ancienne et la nouvelle Alliances, ce que suggèrent les sept cercles d’un arc-en-ciel représenté dans la totalité. La ronde des douze chérubins, aux visages chafouins, pétris encore par le charme gracile de l’enfance, montent autour d’elle une garde de feu, une girandole de prière et de joie. Le guide évoque les deux donateurs à droite et à gauche du panneau central, mais on souhaiterait le silence. On voudrait rester là comme un arbre planté dans un champ qui voit s’incurver vers la terre la courbe de la Voie lactée, et descendre en gerbe dans les nuits d’été des incandescences d’étoiles filantes.
    La Vierge à l’Enfant vient vers nous, comme un étrange vaisseau spatial, propulsée hors du temps et de la galaxie par le disque d’or eucharistique sur lequel son trône de gloire est suspendu. Les premiers jours de la Genèse qui virent la création des grands luminaires, les premières pages des Évangiles, qui narrent la naissance du Verbe, consonent avec les dernières pages de l’Apocalypse et le triomphe tranquille de la Jérusalem céleste. De la peinture jaillit la symphonie de la Parole, qui se déverse elle aussi vers les spectateurs, sous la forme d’invisibles météorites. Des bribes de prophéties ou de psaumes semblent choir du retable : 
    « pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice se lèvera, portant la guérison dans ses rayons » , ou encore « jusqu’aux cieux ta splendeur est chantée », et aussi : « à voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ».
    C’est souvent quand on ne cherche plus qu’on trouve…
    La Vierge à l’Enfant vient vers nous, comme un étrange vaisseau spatial, propulsée hors du temps et de la galaxie par le disque d’or eucharistique sur lequel son trône de gloire est suspendu.
  • Kazimir Malevich and Ukrainian Avant-garde

    Kazimir Malevich and Ukrainian Avant-garde

    August 19, 2013  ▪  Oleg Kotsarev

    Kazimir Malevich and Ukrainian Avant-garde

    Jean-Claude Marcadé speaks about the obstacles keeping 20th-century Ukrainian avant-garde art from gaining worldwide renown

    Jean-Claude Marcadé, a notable French art critic and museum curator, believes that the complexities involved in the process of understanding 20th-century Ukrainian avant-garde art as a distinct phenomenon prevent it from assuming its rightful place in the worldwide cultural scene.

    According to Marcadé, information about Ukrainian culture is often perceived through a Russian lens at the international level. However, the French scholar is making efforts to change this situation.

    U.W.: What is the foundation for your claim that Kazimir Malevich was a Ukrainian painter?

    I wrote and published the first monograph about him in 1990. Earlier, there were problems with dating some of his works and life events, so I had to reconstruct his artistic evolution. Moreover, I was the first to speak about his Ukrainianness. It is not necessarily about ethnic origin—for example, art critic Dmytro Horbachov believes that Malevich’s mother was Ukrainian. This world-renowned painter matured absorbing Ukrainian geography, Ukrainian culture, Ukrainian landscapes and the Ukrainian colour palette, which is, I assure you, much more important than ethnic background or religion. However, we should not forget how Malevich realized himself in Russia and in the West, so he is not at all a 100-per cent Ukrainian painter.

    In the late 1920s, upon returning to the Soviet Union after his period of suprematism, he experienced a kind of “re-Ukrainization”. He came to Ukraine and fit into the Ukrainian artistic context of the time. He contributed to the Nova heneratsiia [New Generation] journal and, with his purity and energy of colours, became a kind of a third party in the relations between Mykhailo Boichuk’s followers and spectralists. Incidentally, he criticized the former for their imitative tendencies, saying that they put Byzantine-era clothes on collective farm workers and made replicas of icons. This is despite the fact that he himself imitated icons in the images of peasants based on iconic prototypes. I believe that his special colour palette was largely borrowed from icon painting.

    “Boy with a Knapsack”

    U.W.: To what extent is the concept of a Ukrainian avant-garde accepted in the West?

    The notion of Ukrainian historical avant-garde that existed in the first quarter of the 20th century as a self-sufficient phenomenon, rather than as part of a Russian movement, is becoming established in the West with great difficulty. People are only now becoming used to it. There are those who are fighting to have it recognized. I am happy I am not alone in this group, but things like this take time. Virtually no Russian art critic agrees with this approach.

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    U.W.:  What made the “Ukrainian avant-garde” stand out?

    Avant-garde is, in general, an international phenomenon. However, the Ukrainian avant-garde had certain distinct features of its own. First, it had special colours. Take only the role of yellow in the works of Ukrainian artists at the time: it was the saturated colour of the sun… Second, there was a special experience of space. The steppe must have played a special part in the history of Ukraine: this kind of vast “steppe-like” space is very typical of Ukrainian avant-garde painters. Hence the spirit of freedom. And, of course, there was special mirth and humour. Take, for example, Malevich’s painting “Boy with a Knapsack” (at the New York Museum of Modern Art): two squares, one bigger than the other. Or take his “Reservist of the First Division”… At the same time, Malevich knew how to be serious and tragic. His late works, such as “Peasant Between a Cross and a Sword” or the famous image of a peasant woman with a black face (which can be understood as a coffin) may be viewed as an interpretation of the tragedy of the 1930s. It is an extremely universal and symbolic interpretation, and it is hard to find any analogue in the art of that period. At the same time, we need to bear in mind that this is not the only possible understanding of such works.

     

     

    U.W.: In your opinion, why did 20th-century avant-garde artists sympathize with totalitarianism so often?

    I have often thought about this. In the former Russian Empire, they hoped that a new life would come, the old sores of “bourgeois culture” would disappear and that a revolution would wash away all the evil of the world like a flood. They perceived revolution as the youth of the planet and as an opportunity to create freely… However, they soon became victims of the revolution they had welcomed. Thus, the concept of totalitarianism was not as prominent in people’s consciousness back then as it is for us today. The situation in the West was also different: people often had an aesthetic, rather than realistic, attitude to politics.

    In any case, it was evident that this sympathy was not reciprocal: 20th-century totalitarian regimes did not particularly like the avant-garde and destroyed it when they had the chance.

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    U.W.:  What are the relations between the historical avant-garde and contemporary art? Is there continuity or they at odds with each other?

    Tentatively speaking, the historical avant-garde was opposed to the Itinerant Movement in that it wanted to return to the essence, foundation and prototypes of art. It was as if avant-garde art was saying “art is not literature, or description, or a plain history of sociopolitical nature”. According to avant-garde reasoning, revolutionary art is not about depicting revolutionaries but about turning the consciousness of the observer upside down and offering an absolutely unexpected view on things. Because art evolves in cycles and it is impossible for it to remain attached to its abstract essence forever, we are now going through a different phase: contemporary art is again drawing closer to literature. It is trying to narrate, be understandable and social and reach out to the public at large. Hence the tendency to use long summaries and explanations. People want things to talk, and this is a perennial problem. Thus, we now have a “new Itinerant Movement”, although in a completely different form. I believe that this too will pass and we will see a new phase. We also need to remember something else: many of the works that are very prominent today will not maintain this status in the future. I recently read Guillaume Apollinaire’s reviews, and I should say that most of them are about works and authors that are clearly secondary and little known today.

    “Peasant Between a Cross and a Sword”

    U.W.: In your opinion, what needs to be done to help the global community learn more about the achievements of the 20th-century Ukrainian avant-garde?

    Ukraine – its society and state – must make efforts to popularize the heritage of its 20th-century avant-garde. It is very poorly known. Apart from a group of recognized top-class figures (Malevich, Aleksandra Exter, Alexander Archipenko, Oleksander Bohomazov, the Burliuk brothers, Mykhailo Larionov and a few others), Westerners have hardly heard about anyone else. Moreover, they fail to distinguish them from Russian artists. (When a retrospective show of Bohomazov’s works was held in Toulouse several years ago, the press used attributes like a “Russian cubo-futurist”). Exhibitions need to be held to actively attract attention, because in Paris, for example, countless artistic events take place at the same time. Some things are being done, but it is clearly not enough so far. Here is a telling fact about awareness of Ukraine and its art. Some 10 years ago, a Moscow correspondent of a French newspaper (they did not and still do not have special correspondents based in Kyiv and receive all their information through a Russian prism) wrote about Ukraine and mentioned a “novelist Chevchenko”. Promotion of Ukraine is not something that only Ukraine’s friends in the West should be asked to do. Rather, the country itself needs to actively contribute to the promotional effort. I recently wanted to prepare a special Ukrainian edition of a respectable journal of Slavic studies, but I found that it was very hard to get Ukrainians to contribute papers. Everyone said “yes” but few actually submitted articles.

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    U.W.: What do you like about modern Ukrainian art?

    I am better acquainted with the works of the older generation. I like the pure art of Tiberiy Szilvashi and Anatoliy Kryvolap’s “figurative abstractions”. Then there is Oleksandr Dubovyk, who seems to be underestimated in Ukraine. In addition, Volodymyr Kostyrko has interesting combinations of epochs and cultures.

     

    BIO:

    Jean-Claude Marcadé is one of the world’s most authoritative researchers of avant-garde art. He holds a doctorate degree in literary studies and is the emeritus research director of the French National Centre for Scientific Research (CNRS) and the president of the “Friends of Antoine Pevsner” association. Marcadé has curated art exhibitions in Paris, Berlin, Madrid, Barcelona, Bordeaux, Saint Petersberg and other cities. He is the author of Malévitch (1990), Calder (1996), Sergueï Eisenstein. Dessins secrets (1998), Anna Staritsky (2000) and Nicolas de Staël. Dessins et peintures (2009). A Ukrainian translation of Malévitch was published in 2013.


  • Souza Cardoso et le cubofuturisme venu de Russie

    Souza Cardoso et le cubofuturisme venu de Russie

    Souza Cardoso et le cubofuturisme venu de Russie

     

    par Jean-Claude Marcadé

     

    Pierre Cabanne écrit en 1991 à propos d’Amadeo de Souza Cardoso :

    « Seul de tous les jeunes peintres portugais que Paris a attirés, Souza Cardoso joue la modernité, la sienne. Elle consiste à prendre dans le répertoire de l’époque ce qui lui paraît original, et à y greffer sa syntaxe propre ; ainsi fait-il du cubisme sans être formellement cubiste, et fera-t-il du futurisme sans adhérer à ce mouvement. »[1]

    Souza Cardoso qui est passé comme une étoile filante dans la modernité du début du XXe siècle, a créé, en effet, une œuvre très personnelle à partir des données esthétiques de son temps.En particulier, le fait qu’il ait côtoyé nombre d’artistes de l’avant-garde russe et ukrainienne à Paris avant 1914 et au Portugal pendant la première guerre mondiale justifie l’exposition présente où sont soulignées les consonances et les connivences de l’œuvre du Portugais et des artistes issus de l’Empire Russe que l’on a pris l’habitude de baptiser « cubofuturistes » en raison de la synthèse des principes constructifs du cézannisme géométrique parisien (ou « protocubisme »), puis du cubisme analytique et synthétique, et de la mise en mouvement des éléments constitutifs de la surface picturale[2]. Irina Antonova a bien défini ce qui rapproche Souza Cardoso de beaucoup des artistes avant-gardistes de Russie du début du XXe siècle : il a, comme ces derniers, « reçu les courants les plus modernes de l’art à travers le prisme de la culture nationale. »[3]  Souza Cardoso devait connaître les expositions de l’Ukrainien Mikhaïlo Boïtchouk et de son école « néo-byzantine », dont Guillaume Apollinaire fit des recensions de leurs deux expositions à Paris au Salon des Indépendants en 1910 (« […] La peinture religieuse de la Petite Russie », L’intransigeant, 20 mars 1910[4]) et en 1911 (« Les Russes », L’intransigeant, 22 avril 1911[5]).  Le poète écrit :

    « Passons à l’Ecole de rénovation byzantine qui groupe trois peintres, trois artisans plutôt, deux hommes et une femme : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie [on appelait ainsi l’Ukraine au XIXe siècle].

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux bien achevés, bien dessinés sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes. »[6].

    Et aussi :

    « Mlle Szerer est ici dernière adepte du néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les « Indépendants » de ses peintures et de celles de ses élèves, non sans profit peut-être pour les Français à qui c’était une façon de rappeler que les peintres, aussi bien que les poètes, peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant. »[7]

    Souza Cardoso a été aussi le témoin de l’engouement pour le Douanier Rousseau qui s’est manifesté lors de la rétrospective de ce dernier au Salon des Indépendants en 1911 au milieu de salles cubistes :

    « Amadeo n’échappe pas à la fascination qu’exercent sur les cubistes et leurs amis l’imaginaire du Douanier, sa ‘simplicité formelle’, son sens consommé de la composition, son exceptionnelle maîtrise de la couleur. »[8]

    Il n’a pas pu ne pas prendre connaissance du texte que le critique russe Yakov Tugendhold a consacré précisément à la question du resourcement dans l’art populaire, publié dans le catalogue du Salon d’Automne de 1913. L’article de Tugendhold est la préface qui présente l’exposition organisée par Mlle Nathalie Ehrenbourg (cousine de l’écrivain Ilia Ehrenbourg) au sein du salon parisien. Cette exposition s’intitulait :

    « L’art populaire russe dans l’image, le jouet, le pain d’épice » et présentait des loubki (images populaires xylographiées), des jouets en bois, des moules de pain d’épice, des broderies, des dentelles, des icônes, des tapis, des rouets…), venant des collections de peintres (entre autres, Bilibine, Soudieïkine, Larionov, Koulbine, Tchekhonine, Roerich, Alexandra Exter), des boîtes en écorce de bouleau, des plateaux de traktir (cabaret), des toiles imprimées (naboïka) etc.

    Tugendhold mettait en exergue de sa préface une phrase tirée des Racontars d’un Rapin de Gauguin :

    « Hommes sérieux, pardonnez à ces pauvres artistes de rester toujours enfants. »[9]

    Il rappelle que c’est en France que les Goncourt, les Cernuschi et les Guimet

    « ont été les premiers amoureux de la gravure japonaise, de la sculpture et de la céramique orientales. »[10]

    Et d’ajouter :

    « Il faut avouer que le culte contemporain pour le primitif diffère de celui de l’époque du Romantisme et de l’orientalisme. Autrefois, c’était par excellence la passion éclectique d’un amateur isolé qui, pareil au Des Esseintes de Huysmans, cherchait un refuge contre la vie réelle dans le silence mystérieux des curiosités barbares. C’était aussi la nostalgie du ‘Parfum exotique’ d’un Baudelaire raffiné, le rêve de raretés exotiques d’un Loti rassasié. Le goût actuel pour l’art archaïque est un phénomène d’un tout autre ordre, l’amour du folklore est devenu un facteur de progrès artistique. Pour une société arrivé, semble-t-il à la limite extrême du raffinement, pour des peintres perdus dans le cul-de-sac de l’individualisme, cet art archaïque, fort, expressif, éternellement jeune, signifie un espoir de renouvellement, de ‘rajeunissement’ pour employer le mot de Paul Gauguin. »[11]

    On le sait, les artistes de l’Empire Russe ont tout particulièrement puisé dans cet art populaire qui leur a permis non seulement de trouver une toute nouvelle thématique, mais surtout de bouleverser de fond en comble les  données de la peinture européenne «civilisée ». Les contacts qu’Amadeo de Souza Cardoso a eus avec nombre de peintres russes à Paris ou au Portugal ont certainement été fructueux pour son propre développement artistique où l’art populaire portugais, sa gamme colorée si spécifique, ont été intégrés aux données esthétiques du « cézannisme géométrique » (protocubisme), du cubisme, du futurisme ou de la non-figuration. L’exemple de Sonia Delaunay est, à cet égard, paradigmatique. L’artiste d’origine ukrainienne a revendiqué l’héritage coloré du pays de son enfance :

    « 1885. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent  des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus hauts qu’elle […] Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. »[12]

    Et plus loin – cet aveu :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs des noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[13]

    C’est sans aucun doute dans les contacts plus étroits que le peintre portugais a eus avec la pratique picturale de Robert et de Sonia Delaunay en 1915-1916 qu’il a pu peindre des toiles comme Trou de la serrure, Chant populaire, Oiseau du Brésil, Entrada ou Caixa registadora, dans lesquelles se trouvent des éléments figuratifs tirés de l’art populaire portugais.Ainsi que le fait remarquer Paulo Ferreira,

    « comme les Delaunay et Vianna à la même époque, il découvre l’originalité et la valeur plastique des poupées, jouets, poteries et tissages créés par l’art populaire de la province de Minho et vendus sur les marchés (il peint alors La Russe et le Figaro – c’est-à-dire Sonia et son journal quotidien -, Chanson populaire et Oiseau du Brésil, etc.) »[14]

    Si Souza Cardoso n’a pas été aussi proche des Delaunay qu’Eduardo Vianna, il a reçu d’eux des impulsions décisives[15] pour ce qui est de sa prise de conscience picturale qui le conduira à faire jaillir sur les toiles, désormais cubofuturistes ou non-figuratives, les éclats de la lumière portugaise et l’expressivité de son primitif. Dans sa lettre à Sonia Delaunay du 20 mars 1916, il parle de jouets que Vianna a achetés pour lui[16]. Robert et Sonia Delaunay n’ont pas manqué de faire part à leurs amis du Portugal de ce qu’ils ont reçu comme choc de la nature et du mode de vie de ce pays. Ce ne sont pas seulement leurs tableaux de ces années, ce sont aussi leurs écrits qui témoignent de cette véritable révélation « orphiste » que fut leur contact avec la province de Minho. Ainsi Robert Delaunay pouvait-il écrire dans ses cahiers :

    « Aussitôt en arrivant [au Portugal], on se sent enveloppé dans une atmosphère de rêve, de lenteur ; les mouvements rythmés et indifférents des bœufs dans les attelages archaïques, avec de grandes cornes, guidés par une toute petite fille enveloppée dans des étoffes multicolores ; d’autres visions sauvages et étranges où les couleurs s’entrechoquent, s’exaltent avec une vitesse vertigineuse. Des contrastes violents de femmes, de châles éclatants avec les verts savoureux et métalliques des pastèques. Des formes, des couleurs, femmes disparaissant dans une montagne de potirons, de légumes, dans des marchés féeriques, au soleil, entrecoupés par une figure haute supportant un vase, pur et irrégulier de forme, comme un vase antique sur la tête. Des costumes populaires, une richesse de couleurs rares. Toutes ces rondeurs éclatantes, brisées par les noirs profonds et les blancs étincelants des costumes masculins qui apportent de la gravité, des angles dans cette mouvante de couleurs répandues. »[17]

    Et Sonia Delaunay, de son côté, pouvait déclarer :

    « Au Portugal, plus qu’ailleurs, il nous était donné de partir du réel pour aboutir naturellement à l’abstrait, aux éléments essentiels, aux formes circulaires dont la ligne ne brise pas le rythme de la couleur. C’est une vendeuse de pastèques, assise au marché de Minho, c’est une architecture de potirons, une brave tête de bœuf avec ses longues cornes, c’est un jouet aperçu à un étalage, c’est une gitane accompagnée par une [A]ndalouse et qui n’en finit pas de tournoyer. »[18]

    Si l’on remarque chez Souza Cardoso, comme d’ailleurs chez Vianna, un changement dans la gamme colorée et dans les éléments figuratifs (présence, en particulier, de poupées et de jouets), il n’en reste pas moins que le peintre de L’Athlète reste préoccupé par ses propres recherches[19]. Si je mentionne L’Athlète , cette œuvre qui fut montrée en 1913 au célèbre «Herbstsalon » de Berlin, c’est qu’elle nous fait voir un artiste qui a atteint la pleine maîtrise de son art. Cette toile, dont nous ne possédons plus aujourd’hui que des photographies, et que l’artiste considérait comme son « talisman », est un magnifique exemple de cubofuturisme, tel qu’il triomphe entre 1912 et 1915 en Europe et tout particulièrement chez les artistes issus de l’Empire Russe. Souza Cardoso a été étroitement mêlé à cette recherche de l’avant-garde européenne pendant son séjour à Paris avant la guerre de 1914. Dans son cercle, on trouve les Ukrainiens Archipenko ou Baranoff-Rossiné. Ces artistes furent à la pointe des expérimentations pour créer des formes d’art totalement nouvelles et, à la différence des Delaunay qui étaient, on le sait préoccupé par les études du prisme lumineux, Archipenko, comme Baranoff-Rossiné passèrent par la discipline cubiste, par la géométrisation des éléments figuratifs sur la toile ou sur les reliefs picturaux dont ils furent parmi les pionniers dès 1912-1913. Beaucoup de leurs compatriotes de Russie passèrent à cette époque par Paris, comme Lioubov Popova, Nadiejda Oudaltsova et Véra Pestel qui ont travaillé dans l’atelier de Metzinger et de Le Fauconnier, voire Alexandra Exter. D’autres reçurent des impulsions décisives de la pensée cézannienne, du cubisme parisien et du futurisme italien, comme Malévitch dont le chef-d’œuvre absolu Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov [1913, Saint-Pétersbourg, Musée National Russe] ou Matin à la campagne après la tempête de neige [1912, New York,  Solomon R. Guggenheim] furent exposés à Paris aux Indépendants de 1914, à côté d’œuvres de Pougny[20].

    On constate chez tous ces artistes la conjonction du cubisme et du futurisme, ce que, un des premiers, Malévitch baptisera « cubofuturisme ». Chez Souza Cardoso, il y a une affinité élective évidente avec le cubofuturisme européen et, plus spécialement, avec le cubofuturisme russe. En 1911-1912, il est, pourrait-on dire, une sorte d’émule, très original d’ailleurs, de Modigliani dont il transpose les formes allongées dans des compositions primitivistes à thématique symboliste, avec des personnages et un bestiaire tiré des contes, avec une saturation graphique d’une grande virtuosité ; cette part de son œuvre appartient au mouvement européen de l’Art Nouveau. Ces illustrations sont une stylisation de l’imaginaire portugais et ont quelque chose d’oriental. Mais dès 1912, le peintre portugais ne privilégie plus cette manière figurative et crée des toiles qui allient le primitivisme à une géométrisation et à une dynamisation des sujets traités (Marine Pont L’Abbé, Château fort, Cavaleiro). Il s’agit bien de cubofuturisme même si persiste encore leur stylisation maniériste comme dans Le Prince et la meute, stylisation que l’on retrouve dans la toile très complexe de 1914 Don Quixote. Ce n’est pas un hasard si l’artiste portugais expose au Salon d’Automne de 1912 aux côtés des nouveaux peintres « cubistes ». Il y       avait là entre autres ses amis venus de l’Empire Russe, Archipenko et Rossiné [Baranoff-Rossiné]. Souza Cardoso ne pouvait pas passer à côté de l’événement esthétique qu’avait été l’année précédente, en 1911, la diffusion du « cubisme », sa popularisation, cause de scandale. On parle alors, non seulement de « cubistes », mais de « cylindristes » ou de « cristallistes »[21]. Le Portugais devait connaître les idées de son ami Archipenko sur cette nouvelle forme d’art qui rompait avec les codes issus de la Renaissance. L’artiste ukrainien, rendant compte dans la presse russe parisienne du Salon des Indépendants de 1911, pouvait écrire :

    « Le groupe de ces artistes se tient aux traditions des anciens maîtres et construit ses chefs-d’œuvre sur des principes extrêmement intéressants. Le géométrisme des formes qui se répète rythmiquement sur leurs toiles témoigne de ce que les peintres de cette Ecole ont étudié non seulement les classiques, mais aussi le grand style égyptien dans lequel l’architecture des corps était construite à partir de figures géométriques presque exactes. Dans leurs œuvres, dans cet étalement des figures géométriques, on voit une logique étonnante, surtout dans la grande toile de Le Fauconnier. Ils étalent ces figures en fonction du clair-obscur, de la coloration de l’objet et de l’anatomie. Leurs toiles sont extrêmement riches en formes et ont plutôt un caractère sculptural. Leurs couleurs ne ressemblent pas aux couleurs gaies et vives de fête de Van Dongen chez qui plusieurs toiles sont divisées en deux ou trois tons. Leurs tableaux présentent une tache rigoureuse entière, leur gamme variée de couleurs est réduite à un ton clair, tranquille. Cette Ecole a un très grand avenir ».[22]

    A partir de 1913, Amadeo de Souza Cardoso va se livrer à la géométrisation des sujets dans un style que certains appellent « protocubisme » et que je préfère appeler  « cézannisme géométrique ». C’est ce style que Picasso et Braque, en particulier, ont pratiqué entre 1907 et 1910-1911, avant le « cubisme analytique », quand la lisibilité du sujet était encore présente. Beaucoup de grands novateurs du début du XXe siècle ont interprété à leur manière la fameuse phrase de Cézanne, si souvent citée, où le maître d’Aix parle de la réduction des éléments figuratifs à la sphère, au cône et au cylindre. Chaque artiste, passé par le « cubisme », de quelque nationalité il fût, a subi un choc conceptuel de ce message cézannien et l’a traduit dans son propre système pictural. C’est le cas de Souza Cardoso.Ainsi, Cozinha da Casa Manhufe (1913) pourrait être mis en parallèle avec Nature morte au pot de gingembre I (La Haye, Gemeentemuseum, 1911-1912) de Mondrian, qui accentue sensiblement la géométrisation de la Nature morte au pot de gingembre et aux aubergines (New York, Metropolitan Museum, 1890) de Cézanne, tout en gardant la lisibilité des contours. Dans Procisâo Corpus, Souza Cardoso donne une image totalement originale en appliquant cette poétique de la sphère, du cône et du cylindre à une scène religieuse populaire. Cette œuvre a une saveur primitiviste spécifique.

    Luciana Stegagno-Picchio a insisté sur l’individualisme portugais qui l’empêche de transformer le « je » en « nous »[23]. On ne s’étonne pas que l’auteur de Procisâo Corpus qui publie, en 1916, des extraits commentés du manifeste fondateur de Marinetti de 1909, déclare dans le même temps ne suivre aucune école.[24] Il y a là comme un écho de ce qu’écrit Pessoa, du point de vue de la littérature :

    « Ces influences – cubisme et futurisme- sont dues plus aux suggestions reçues qu’à la substance de leur œuvre à proprement parler […] Elles constituent des applications énoncées d’intuitions fondamentalement justes ».[25]

    Une œuvre comme Athlète nous fait voir comment son auteur utilise le vocabulaire du cubisme analytique parisien et le transforme à sa manière. Bien que nous ne possédions qu’une photographie en noir et blanc, nous pouvons penser que ce « talisman », tel que le considérait le peintre, était de la même veine que les œuvres de 1913 qui sont au seuil de l’abstraction dans les deux tableaux intitulés Pintura – celui de 100 x 81 cm qui présente (et non re-présente) un personnage explosant en sphères, cônes et cylindres (le « cézannisme géométrique » porté à son maximum d’intensité), et  celui de 27 x 46 cm qui est une nature morte dont la lisibilité des objets s’efface au profit du seul jeu pictural des formes.On note la même chose dans Pintura cubista qui est une instrumentation de hiéroglyphes. Ces  tableaux à dominante cubiste sont cependant traversés par une force dynamique obtenue par les obliques et les courbes. Ce « cubofuturisme » est particulièrement évident dans Les Cavaliers qui est un ballet de formes sphériques où l’on distingue seulement la courbe –hiéroglyphe d’une tête de cheval. Souza Cardoso est à cette époque, autour de 1913, très proche, formellement, des cubofuturistes russes qui sont passés par Paris, nous l’avons mentionné plus haut. Mais ce qui distingue le cubofuturisme de Souza Cardoso de tous ses contemporains européens (qu’ils soient français, espagnols ou russes), c’est la gamme colorée totalement inédite et qui, sans doute, est «portugaise » : j’y vois comme le canevas originel à partir duquel Sonia Delaunay a fait ses variations «russo-ukrainiennes » de la série du Minho. Les couleurs de Souza Cardoso sont celles d’une terre ocre, rouge, avec quelques taches de vert. Pour paraphraser Malévitch, nous dirons qu’il n’y a ici

    « rien d’autre que la structure colorée de l’esprit du peintre exprimée par son tempérament ; l’acuité de son esprit est exprimée à son tour par la comparaison contrastée des éléments ».[26]

    Si l’on regarde les tableaux pédagogiques de Malévitch qui montrent la réduction du cézannisme, du cubisme, du suprématisme à de simples traits, on constate que, pour lui, le trait de base du cubisme est la forme de faucille, falciforme[27]. N’est-ce pas là une caractéristique essentielle du style cubiste de Souza Cardoso ? Outre la spécificité de son chromatisme, on notera une autre spécificité formelle, celle d’une finesse et d’une élégance dans le maniement des formes cubofuturistes qui lui viennent sans aucun doute de son imprégnation « modiglianiste » précédente.

    Une particularité de l’évolution de l’œuvre du peintre de L’Athlète, c’est l’apparition insistante à partir de 1916, dans une architectonique à dominante cubiste statique, de l’abstraction des éléments figuratifs et de l’ alogisme. La non-figuration est présente sans A casita clara/Paisagem, ou encore dans A ascensâo do quadrado verde e a mulher do violino. Ce sont des quadrilatères, pures plages de couleurs, qui structurent la représentation. Une curiosité, c’est dans A ascensâo do quadrado verde e a mulher do violino, en haut à gauche, la présence d’une lettre cyrillique « И » [I]. Est-ce un clin d’oeil à ses amis russes (on voit aussi les cercles orphistes de Sonia Delaunay qui sont cités)? Il y a des échos des expérimentations russes de l’époque. On est frappé, par exemple, de la proximité des différents dessins cubistes (encre, crayon) d’Amadeo de Souza Cardoso avec certains dessins de Pougny en 1915-1916[28] qui conjuguent la rigueur cubiste à un élément perturbateur alogique. L’alogisme russe était présent en 1914 au Salon des Indépendants avec le chef-d’oeuvre absolu de Malévitch le Portrait de Mr Klunkoff [Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov] et l’Autoportrait de Pougny. L’alogisme était la variante picturale de la transmentalité (zaoum’) des poètes russes, baptisés – comme les peintres- de «cubofuturistes», telle était l’osmose qui s’était opérée entre arts plastiques et poésie dans la Russie des année 1910-1920[29].

    Dans une lettre du début 1913, Malévitch écrit au peintre et musicien Matiouchine :

    «Nous avons rejeté la raison en nous appuyant sur le fait qu’une autre raison a grandi en nous, que, par comparaison avec celle que nous avons rejetée, nous pouvons appeler l’ au-delà de la raison, mais qui, elle aussi, est régie par une loi, une construction, un sens, et c’est seulement en le comprenant que nous atteindrons à une oeuvre fondée sur la loi des cet au-delà de la raison véritablement nouveau. »

    Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années 1913-1914 s’affirmera dans une suite de tableaux que l’on pourrait appeler «programmatiques». La peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un «geste» qui introduit l’absurde. Ainsi, dans La Vache et le violon (Saint-Pétersbourg, Musée National Russe, 1913, une vache,  venue droit de l’enseigne de boutique d’un boucher[30], vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme et s’inscrire sur une structure cubiste non-figurative. Un exemple parfaitement réussi d’alogisme est Le Lavage des fenêtres (Zurich, coll.part.) de Pougny : des fragments de maisons droites ou couchées forment la structure de la toile. Viennent s’y inscrire les objets les plus hétéroclites – un fauteuil, un parapluie, une lampe à pétrole en suspension (mais non suspendue), un broc à l’horizontale, une bassine, une botte renversée, un pied de table, une palanche-miniature avec ses seaux en bois, une fenêtre qui est venue se poser sur un fauteuil, la femme, sensée laver les vitres, traitée comme une poupée, tombe de la fenêtre laissant la palanche en état de suspension… L’humour et le ludisme sont  des éléments propres à l’alogisme, d’autant plus que l’inscription représente la publicité pour un médicament, la lactobacilline, qui est un laxatif!

    Le goût du jeu a toujours été présent dans la vie de Souza Cardoso. On le retrouve dans le pêle-mêle alogique, par exemple, de Trou de serrure-Parto da viola bon ménage-Fraise avant-garde avec non seulement la dislocation du violon dont les éléments sont dispersés à travers la toile, mais également la présence incongrue d’une poupée portugaise et l’humoristique figuration d’une fraise affublée, dans le titre, d’une signification ironique («avant-garde» – notons que ce mot est alors relativement rare) , indiquant une distanciation à l’égard des mouvements progressistes trop dogmatiques.

    Dans les toutes dernières années de sa courte vie, le peintre de Trou de serrure, tourne son alogisme vers une non-figuration plus grande. Cela est évident, entre autres exemples, dans Coty où le personnage féminin nu est tronçonné en différentes parties, certaines dans des positions bizarres, au milieu d’un enchevêtrement d’éléments figuratifs disparates, certains collés. On songe à la fois à la confrontation faite par les cubofuturistes russes (Malévitch ou Olga Rozanova, par exemple) du réel et du pictural, mais aussi une telle toile annonce des procédés chers, une dizaine d’années plus tard, aux surréalistes, à Magritte en particulier.

     

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    Je voudrais, pour terminer ces remarques concernant quelques tableaux de Souza Cardoso en liaison avec les recherches contemporaines, tout particulièrement venues de l’Empire Russe, m’arrêter sur l’étonnante et magnifique série des aquarelles représentant des «têtes-océans». Bien entendu, on y reconnaît les impulsions cubistes et futuristes, auxquelles s’ajoutent les citations «orphistes». Le résultat est, pourtant, totalement original dans l’ensemble de la création européenne traditionnelle. Très curieusement, il y a là une convergence avec la poétique de la «floraison universelle» de Filonov; je dis bien «convergence», car Filonov, à ma connaissance, était totalement inconnu en Occident. Ces «Têtes» à la brillante marquetterie polychrome font apparaître le monde dans son essence comme étant avant tout rythme coloré. Ce sont moins des études du prisme lumineux comme chez les Delaunay, que la naissance d’une lumière intérieure qui naît de la couleur elle-même. En cela Souza Cardoso est proche des cubofuturistes russes qui, ayant l’expérience de l’icône, font apparaître sur leur toile, non la lumière du soleil, mais une lumière venant des tréfonds du monde.

    Même si l’élan créateur d’Amadeo de Souza Cardoso a été trop tôt interrompu, l’ oeuvre réalisée par le maître portugais nous montre un génie qui n’est pas à la périphérie de l’art novateur du début du XXe siècle, mais bien au coeur des plus hautes réalistions de cet art, ce qui apparaît dans la confontation avec ses contemporains venus de l’Empire Russe avec lesquels il a tant d’affinités, tout en maintenant une distance très individualiste.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, août-septembre 2006

     


    [1] Pierre Cabanne, «Amadeo de Souza Cardoso. Du cubisme à l’abstraction», in : Amadeo de Souza Cardoso (1887-1918), Bruxelles, Europalia, 1991, p. 27

    [2] J’ai donné une première approche du cubofuturisme dans «l’avant-garde russe» dans mon livre Le Futurisme russe. 1907-1917 : aux sources de l’art du XXe siècle, Paris, Dessain & Tolra, 1989, p. 50 sqq.

    [3] Irina Antonova, «Préface» de Amadeo de Souza Cardoso. Un pioneiro do Modernismo em Portugal, Moscou, Musée National de Beaux-Arts Pouchkine, 2001, p. 7

    [4] Repris dans : Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), Paris, Gallimard,1960, p. 79-80

    [5] Repris dans Ibidem, p. 167-168

    [6] Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), op.cit., p. 79-80

    [7] Ibidem, p. 167

    [8] Paulo Ferreira, Amadeo de Souza Cardoso, peintre portugais, 1887-1918, Paris, Centre Culturel C. Gulbenkian-Portugal, ssd., p. 66

    [9]  J. Touguendhold, «Préface», in : Salon d’Automne 1913, Paris, Société anonyme de l’imprimerie Kugelmann, 1913, p. 308

    [10] Ibidem

    [11] Ibidem

    [12] Sonia Delaunay, Nous irons vers le soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11

    [13] Ibidem, p. 17

    [14] Paulo Ferreira, Amadeo de Souza Cardoso, peintre portugais, 1887-1918, op.cit., p. 126

    [15] Voir : Rosemary O’Neill, «Modernist Rendez-vous : Amadeo de Souza Cardoso and the Delaunays», in : At the Edge. A Portuguese Futurist Amadeo de Souza Cardoso, 1999, Gabinete das Relaçôes Intternacionais, Portugal, p. 61-77

    [16] Cf. Paulo Ferreira, Correspondance de quatre artistes portugais. Almada-Negreiros, José Pacheco, Souza-Cardoso, Eduardo Vianna avec Robert et Sonia Delaunay, Paris, Presses Universitaires de France, 1981

    [17] Cité par Sonia Delaunay, Nous irons vers le soleil, op.cit., p. 75

    [18] Ibidem, p. 76

    [19] Cf. Paulo, Ferreira, Correspondance de quatre artistes portugais. Almada-Negreiros, José Pacheco, Souza-Cardoso, Eduardo Vianna avec Robert et Sonia Delaunay, op.cit., p. 225 sqq

    [20] Voir : Jean-Claude Marcadé, «L’avant-garde russe et Paris. Quelques faits méconnus ou inédits sur les rapports artistiques franco-russes avant 1914. Notes paracritiques», Cahiers du Musée National d’Art Moderne, 1979, N° 2, p. 182-183; voir la photographie de la cimaise dans : Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe. 1907-1917 : aux sources de l’art du XXe siècle, op.cit., p. 10-11

    [21] Voir Amcheï Kourganny, «Osienni salon» [Le Salon d’Automne], Parijski viestnik, 17 juin 1911, p. 3

    [22] A. Archipenko, «Salon O-a Niézavissimykh» [Le Salon de la Société des Indépendants], Parijski viestnik, 17 juin 1911, p. 3

    [23] Luciana Stegagno-Picchio, «Marinetti et le futurisme mental des Portugais», dans : Présence de Marinetti, Lausanne, L’Age d’Homme, 1982, p. 333 sqq

    [24] O Dia, 4/XII. 1916

    [25] Cf. J.-A. Seabra, Le Retour des dieux, manifestes du modernisme portugais, Paris, Champ Libre, 1973, p. 76. Sur la diffusion du futurisme dans l’aire lusitanienne, voir : Pierre Rivas, «Portugal et Brésil», in : Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (par les soins de Jean Weisgerber), Budapest, Akadémiai Kiado, tome I, 1884, p. 184-190

    [26] Kazimir Malévitch, «Le nouvel art et l’art figuratif» [1928], in : Ecrits III. Les Arts de la représentation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1994, p. 46

    [27] Voir les dessins de Malévitch dans Ecrits III. Les Arts de la représentation, op. cit., p. 6; voir les tableaux pédagogiques de Malévitch, avec en particulier, «la courbe falciforme du cubisme», dans : Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 206 sqq

    [28] Cf. catalogue Jean Pougny, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1993, p. 154 sqq

    [29] Voir N. Khardjiev, «Poéziya i jivopiss’/Ranni Maïakovski» [Poésie et peinture (les débuts de Maïakovski)], in : N.I. Khardjiev, Stat’i ob avangardié [Articles sur l’avant-garde], Moscou, t. I, 1997, p. 18-80; en allemand :»Majakowsky und die Malerei», dans le catalogue Russische Malerei. 1890-1917. Bilder aus Museen der UdSSR, Francfort-sur-le Main, 1976; en français – La Culture poétique de Maïakovski, Lausanne, L’Age d’homme, 1982

    [30] Voir le livre indispensable d’Alla Povélikhina et Evguéni Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyvieska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, «Avrora», 1991  (existe en français, anglais et allemand)

  • IGOR MARKEVITCH, LE COMPOSITEUR ET L’HOMME, 1985

    IGOR MARKEVITCH, LE COMPOSITEUR ET L’HOMME, 1985

    En hommage à Igor MARKEVITCH

    « Le Compositeur et l’Homme »

    par Jean-Claude MARCADÉ

    Préfacier  et organisateur d’un livre posthume du Maître

     LE TESTAMENT D’ICARE 

    Conférence donnée en 1985 à la Chapelle romane de

    SAINT-CÉZAIRE sur SIAGNE

     

     

    Voilà maintenant deux ans qu’Igor Markevitch nous a quittés, laissant derrière lui cinquante années au service de la musique. Remarqué par Alfred Cortot en 1925 alors qu’il n’avait que 13 ans, devenu son élève et celui de Nadia Boulanger à 14 ans, le voilà catapulté à 16 ans dans le sillage de Diaghilev qui lui commande en 1928 un concerto pour piano qui sera créé à Londres avec Igor Markevitch lui-même au piano le 15 juillet 1929.

    Pendant toutes les années trente, Igor Markevitch crée une série d’œuvres qui ont une audience mondiale et généralement saluées comme des étapes importantes de la musique, le compositeur étant crédité de génie.

    De ces œuvres créées entre 1929 et 1941, de 17 à 29 ans : le ballet « Cantate » sur un texte de Jean Cocteau, en 1930, suivi d’un « Concerto grosso », puis, en 1931, d’une « Partita pour clavier et orchestre » et d’un ballet « Rébus » pour Léonide Miassine. En 1932, encore un ballet, cette fois pour Serge Lifar, « L’Envol d’Icare » ; en 1933 le « Psaume » pour soprano et orchestre ; en 1935, l’oratorio « Le Paradis perdu » ; en 1937, le « Nouvel Age » ; et en 1940 la sinfonia concertante « Lorenzo il magnifico » sur des poèmes de Laurent de Médicis. Enfin, en 1941, les « Variations », « Fugue et envoi sur un thème de Haendel », la seule œuvre d’Igor Markevitch que l’on puisse trouver dans le commerce puisqu’elle a été enregistrée par le pianiste Fujii en 1982 et sur l’autre face « Stefan le poète » impressions d’enfance pour piano (1939) enregistré également par le pianiste Fujii.

    Ces « Variations » pour piano sont la dernière grande composition d’Igor Markevitch, qui cessa ainsi de composer à 29 ans.

    Après 1945, il se consacre à la direction d’orchestre, ce qui lui assurera une renommée mondiale, le mettant au nombre des grands interprètes de ce siècle. Cet aspect, je veux dire « Igor Markevitch, chef d’orchestre » est la pointe la plus connue, je dirai la plus évidente, de l’iceberg Markevitch. Il était le « Prince Igor », comme on aimait l’appeler se référant à la souveraine aisance de sa gestique où la sobriété et la précision le disputaient à une sensibilité d’une rare intensité. Entre mille, pensons à la restitution de la « Création » de Haydn, de « Daphnis et Chloé », du « Sacre du Printemps », voire de « La Vie pour le Tsar » de Glinka.

    Mais la gloire du chef d’orchestre a éclipsé l’œuvre du compositeur qui pourtant eut son heure de gloire et fut célébré comme un génie.

    Des musicologues comme Henri Prunières, Pierre Souvtchinsky ou Boris de Schloezer, des chefs d’orchestre comme Scherchen, Koussevitzky ou Karel Ancerl, des compositeurs comme Bela Bartok, Francis Poulenc, Florent Schmitt, Henri Sauguet, Darius Milhaud, Jacques Ibert, Dallapicola saluent l’apparition des œuvres du jeune Markevitch.

    Après l’audition d’ « Icare », Bela Bartok âgé alors de 52 ans écrit à Markevitch qui en a 22 :

    « Cher Monsieur, permettez à un collègue  qui n’a pas l’honneur de vous être connu, de vous remercier pour votre merveilleux « Icare ». J’ai nécessité du temps pour comprendre et apprécier toute la beauté de votre partition et je pense qu’il faudra beaucoup d’années pour qu’on l’apprécie. Je veux vous dire ma conviction qu’un jour on rendra justice avec sérieux à tout ce que vous apportez. Vous êtes la personnalité la plus frappante de la musique contemporaine et je me réjouis, Monsieur, de profiter de votre influence. Avec ma respectueuse admiration. Bela Bartok. »

    Henri Prunières, le fondateur en 1919 de la « Revue musicale », écrit en 1933, après la première audition de « L’Envol d’Icare » :

    « Ce qui m’a le plus frappé…, c’est moins son évidente originalité de forme que le dynamisme qui l’anime et la poésie dont il déborde. Pas de sentimentalité, aucune sensualité. Une musique nue, pure comme le diamant, qui reflète une sensibilité pudique mais interne. On est loin des jeux, des petits amusements, des déclamations. »

    Lors d’une exécution du « Psaume » à Florence, Dallapicola dira :

    « Le ‘Psaume’ fait partie de ces œuvres qu’on croit marginales jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elles se plaçaient au centre de leur temps. »

    Il est bien entendu trop tôt pour faire des bilans, des comparaisons d’influences. La musique de Markevitch doit faire pour cela partie de notre univers sonore, ce qui n’est pas encore le cas. Vous dire que je suis persuadé qu’Igor Markevitch avec une vingtaine de ses opus est un des grands compositeurs de notre siècle – n’est encore rien dire, car je puis être soupçonné de piété filiale et d’être ainsi aveuglé par mes sentiments affectifs. C’est pour cette raison que je m’effacerai le plus possible pour laisser parler les faits, les musicologues avertis et bien entendu, dans la mesure du temps imparti, la musique d’Igor Markevitch.[1]

    Le « Nouvel Age », créé le 21 janvier 1938 à Varsovie, me semble annoncer d’une certaine manière le climat du « Concerto pour orchestre » de Bartok qui est de 1943. Un même champ problématique sonore et rythmique frappe encore ma sensibilité musicale.

    Le « Nouvel Age » joué à Paris en 1938, sous la direction d’Hermann Scherchen, provoqua des articles indignés dont le plus outré revient à la plume de Lucien Rebatet dans l’Action française du 25 novembre 1938 où cette œuvre était traitée d’ « ignoble crachat », d’ « attaques épileptiques » :

    « Derrière ce vacarme obscène ou ce flasque étirement, il n’y a pas une idée perceptible ; rien qu’une impuissance qui serait presque pitoyable si elle était moins répugnante. J’ignore tout des origines de M. Markevitch, sauf qu’il vient de quelque Russie. Mais, pour le coup, en voilà un qui par le seul aspect de sa musique réunit toutes les probabilités du judaïsme. Quel sens attribuer à cette infâme bouillie, cette impudente frénésie sinon celui du sabbat juif, grimaçant et grinçant ? »

    Je voudrais maintenant vous parler de trois autres œuvres d’Igor Markevitch : le « Psaume », l’oratorio « Le Paradis perdu », enfin « Icare ».

    Nous verrons comment Markevitch le compositeur et Markevitch l’homme sont étroitement imbriqués, non pas du point de vue du déroulement anecdotique de la vie mais de cette confrontation entre les orientations essentielles de la musique et les vecteurs forts de la vie se dessine un premier portrait du créateur-Markevitch.

    Ce n’est pas une chose aisée de tracer un tel portrait, tant de facettes y chatoient : compositeur, chef d’orchestre, théoricien et pédagogue de la direction d’orchestre, écrivain et philosophe (ses  mémoires   Être et avoir été), musicologue[2], penseur[3]. Où est le vrai Igor Markevitch ?

    Lui-même s’étonnait que les autres lui donnassent plusieurs visages-personnalités, alors que lui se voyait intérieurement toujours le même.

    Or ce qui frappait les autres, c’était souvent le hiatus, parfois même l’abîme qui pouvait exister entre les « différents Igor Markevitch ».

    Dimension schizoïde d’un grand artiste. Cela explique qu’il ait pu passer sans transition du sublime à des colères disproportionnées avec leur objet ou à des actes frisant la mesquinerie. Cela explique aussi l’état de perpétuelle inquiétude dans lequel se trouvait ce novateur, novateur dans la création musicale et l’art de diriger.

    Le « Psaume » pour soprano et petit orchestre a été créé le 30 novembre 1933 avec l’Orchestre du Concertgebouw conduit par le jeune compositeur de 21 ans et chanté par Vera Janacopoulos, la musique écrite sur un texte français établi par Igor Markevitch à partie des psaumes 8, 9, 59, 102, 148 et 150. La beauté complexe de cette œuvre a été commentée diversement.Gabriel Marcel, après s’être plaint de la cacophonie fatigante du « Psaume », cette façon de rendre la musique paroxystique dans la ligne du « Sacre du Printemps », conclut :

    « Il n’y a pas, semble-t-il, de musique à laquelle le sens de la grâce ait été plus radicalement refusé. »

    A l’opposé, Florent Schmitt note la volonté du jeune compositeur de se débarrasser de toute couleur et brillance orchestrales.

    Et Henri Prunières de déclarer dans Le Temps du 15 mai 1934 qu’il ne s’agit pas de musique religieuse dans le sens traditionnel.

    Igor Markevitch fait dans  Être et avoir été  les remarques suivantes à ce propos :

    « Il y a lieu de dire ici mon étonnement de ce que le « Psaume » parût tourmenté, sans doute à cause de la nouveauté du langage. Aujourd’hui, le temps aidant, y prédominent l’exaltation peut-être, mais aussi la sérénité. Avec le recul, je vois cette œuvre m’ouvrir la voie, laquelle après de longs cheminements me conduirait un jour à un agnosticisme libérateur. C’est elle qui m’attacha à la signification du Paradis Perdu, avec l’apparition en l’homme de l’homme, sa mort relative symbolisée par la perte de son innocence, suivie de sa naissance réelle. J’ajoute que dans l’évolution que cette expérience ouvrit, je ne renierais jamais la métaphysique, cette plus haute des institutions humaines, sans laquelle l’énergie vitale n’aurait plus aucun sens. »[4]

    Le fait même d’avoir écrit le texte en français et non dans une des langues sacrées liturgiques, le fait de le donner dans la langue du pays où l’œuvre est jouée, indique à lui seul et souligne de façon exotérique ce que nous apercevons encore de la personnalité de Markevitch à travers le « Psaume » : sa dimension cosmopolite[5] – dimension cosmopolite qui rejoint le cosmopolitisme évident d’Igor Markevitch.

    Déjà sa généalogie comporte des Serbes, des Ukrainiens, des Russes, des Suédois.

    Russe et Ukrainien par la naissance, puis par une prise de conscience de plus en plus aigüe au fur et à mesure qu’il avançait dans la vie, Suisse d’adoption depuis l’âge de deux ans. Ce pays « fut un des lieux privilégiés de la formation intellectuelle, des amitiés fécondes avec Alfred Cortot, Elie Gagnebin, Charles Faller, Ramuz, le lieu des randonnées, de la vie quotidienne, des séjours bénéfiques après les fatigues des voyages à l’étranger. C’est en Suisse, à Corsier en particulier, qu’ont été écrites la plupart de ses œuvres principales

    Italien aussi. Se retrouvant au moment de la guerre en Italie, profitant de l’amitié de l’historien de la Renaissance Bernard Berenson et concevant en 1940 une sinfonia concertante pour soprano et orchestre « Lorenzo il magnifico » sur des poèmes de Laurent de Médicis, participant à la résistance contre les fascistes et écrivant en 1943 en italien un « Hymne de la libération nationale », cette période se reflète bien dans son premier livre de mémoires « Made in Italy », Genève 1946

    Français d’élection enfin.

    Je me souviens encore du visage illuminé d’Igor pendant l’été 1982, quelques mois avant sa mort : il avait été reçu par le Président de la République François Mitterrand et avait obtenu, sans les formalités habituelles, la citoyenneté française.

    Je l’ai vu juste après cette réception, heureux comme un enfant qui a reçu un cadeau longtemps désiré. Toute sa personne était détendue et dans un état de grâce, ce qui était rare chez lui à cause de la multiplicité de ses occupations, préoccupations et soucis.

    Igor Markevitch a eu la capacité d’assimiler les diverses cultures européennes. En cela même, il est profondément russe, si l’on en croit Dostoïevski qui a développé à plusieurs reprises, dans son roman «L’Adolescent » et dans son célèbre discours de 1880 sur Pouchkine, l’idée selon laquelle le Russe était en Europe celui qui pouvait le mieux s’identifier aux différentes cultures européennes, tout en restant par là-même profondément russe. Être russe, selon Dostoïevski, c’est être pan-humain.

    Mais le statut particulier du Russe Igor Markevitch, par rapport, par exemple, à Igor Stravinsky, c’est qu’il est, comme l’a bien noté dès 1930 Darius Milhaud, à propos du « Concerto grosso », un Russe sans lien immédiat avec son pays. Il avait deux ans lorsque ses parents partirent de Russie et il n’y revint que dans les années 60.

    Cela pourrait expliquer, selon Milhaud, la sublime violence, l’explosion ininterrompue, l’émotionnalité ébouriffante de tel passage de sa musique. Alors que le trait distinctif du génie de Stravinsky jusqu’à l’opéra « Mavra », c’est-à-dire pendant toute l’époque diaghilevienne, aura été le rapport étroit au folklore russe.

    Avec Igor Malevitch, et je rapporte ici encore les propos de Darius Milhaud dans L’Europe du 13 février 1930, il s’agit d’une grande musique intemporelle, sans superficie, pittoresque, où l’instrumentation est d’une richesse incroyable.

    Je prendrai l’exemple de la collaboration de Ramuz avec Stravinsky et avec Markevitch : avec le premier – « L’Histoire du soldat », avec le second « La Taille de l’Homme ». Pour Stravinsky, Ramuz a puisé dans le trésor des contes populaires russiens et a écrit son texte de « L’Histoire du soldat ». Pour Markevitch, il compose un poème dont l’inspiration dépasse les sources folkloriques, dans une vision globale de la place de l’Homme dans l’Univers.

    C’est là le problème de toute l’œuvre d’Igor Markevitch et de la difficulté de sa réception. C’est là si l’on veut le côté négatif de son cosmopolitisme, car forte est la propension de la critique et du public à ranger dans des cadres connus.

    La musique d’Igor Markevitch n’appartient pas directement à l’Histoire de la Musique russe, même si elle n’aurait pas pu naître sans « Le Sacre du Printemps », même si elle assimile l’héritage de Scriabine. Elle n’appartient pas non plus de façon évidente à la musique française. On doit donc la recevoir telle qu’elle est, dans son intemporalité qu’il faut comprendre non comme un avatar de « l’art pour l’art », mais plutôt comme la création, à travers les structures offertes par l’époque contemporaine, d’un tissu musical

    « ivre du mystère, trouant les nuages de l’esprit et de la musique »,

    selon l’expression d’Hermann Scherchen.

    Le critique Léon Kochnitzky a été certainement injuste lorsqu’il écrivit dans Marianne le 27 juillet 1938 que la musique de Markevitch était un contrepoint de thèmes que la jeunesse de notre époque a établis, sans différence de race, de nation et de classe.

    « La Paradis perdu » est un oratorio en deux parties pour soprano, mezzo-soprano, ténor, chœur mixte et orchestre, créé à Londres en 1935 par l’Orchestre et le Chœur de la BBC sous la direction du compositeur.

    Le texte avait été écrit par Igor Markevitch d’après Milton. Il s’agit d’une œuvre capitale extraordinairement belle et stricte, inexorable et parfois inhumaine, selon Darius Milhaud dans Le Jour du 26 décembre 1935 qui parle d’un climat proche des gamelans, les orchestres de Bali et de Java et des psalmodies extrême-orientales.

    La musique extrême-orientale avait intéressé Debussy lors de l’Exposition Universelle de 1889 où il avait visité le Théâtre annamite.

    Paris eut son Exposition coloniale internationale en 1931 où des « spectacles exotiques » faisaient connaître le Théâtre annamite, les musiques et les danses du Cambodge, de Thaïlande et de Bali et elle semble aussi avoir eu un écho dans la musique d’Igor Markevitch dès « L’Envol d’Icare ».

    « Le Paradis Perdu » nous révèle tout un pan de l’Homme Markevitch, son écartèlement entre la culture chrétienne dont les fruits magnifiques lui paraissent empoisonnés et l’annonce d’une genèse de l’homme, d’un nouvel humanisme qui, pour autant qu’il nie la spiritualité chrétienne, ne se détourne nullement des Forces métaphysiques qui agissent sur l’Univers.

    Se défendant de tout mysticisme de type chrétien, Igor Markevitch n’a cessé, à la suite de Schopenhauer, de voir dans la musique « une métaphysique sensible ».

    Dans son « Introduction au Paradis Perdu »[6], il formule cela ainsi :

    « Se développant lui-même dans le temps qui passe, l’art de la musique est capable de nous livrer au grand jour, avec son connu divin, un morceau de cet éternel présent que j’ai appelé une seconde dimension du temps, d’être en d’autres termes, « une vérité faite de sons ». « Métaphysique sensible », autrement dit « vérité faite sons », était-ce là une impasse expliquant l’arrêt de la création musicale, comme on l’a avancé ?[7] Peut-être.

    Igor Markevitch avait nettement le sentiment que mille ans de musique venaient à leur fin et que ce qui venait à la suite et s’appelait « musique » était autre chose que cette « métaphysique sensible ».

    On peut se demander si Igor Markevitch a vu juste et en débattre un jour.

    En tout cas, nous devons constater qu’aucune nécessité intérieure ne l’a poussé à créer.

    « Icare », sans doute la plus célèbre œuvre d’Igor Markevitch, a été d’abord conçue comme un ballet destiné à Serge Lifar et portant le titre « L’Envol d’Icare ». Cette version fut créée le 26 juin 1933 à la Salle Gaveau par l’Orchestre symphonique de Paris sous la direction de Roger Desormière. Puis, en 1943, Markevitch recomposa cette œuvre et lui donnera son aspect définitif. Il s’est non seulement identifié au mythe d’Icare tel que la Grèce nous l’a transmis, mais il en a fait son propre mythe au point de vouloir appeler le dernier livre qu’il ait livré à la postérité et que nous avons fabriqué ensemble  Le Testament d’Icare .

    Comme la musique de Markevitch, ce livre ne peut s’assimiler qu’avec le temps. Il est comme un contrepoint de l’œuvre musicale, voire son filigrane.

    Markevitch-Icare, c’est à la fois l’envol, l’enthousiasme, l’arrachement à la terre, la plongée dans le mystère du monde, c’est aussi l’audace de celui qui vainc toutes les pesanteurs terrestres, donc un transgresseur de l’humanité moyenne. Mais corollairement au « couronnement de l’expérience » que représente l’aventure d’Icare, il y a la mort, mais, dans la volonté consciente de Markevitch, cette mort n’est pas un moment négatif, une défaite ; chez lui il n’y a pas chute comme dans la tradition grecque. L’exemple le plus frappant de cette tradition dans la pensée européenne est « La Chute d’Icare » de Breughel où Icare est même ridiculisé.

    Markevitch écrit :

    « Dans ‘Icare’ on retrouve quelque part ses ailes, comme les restes d’un serpent qui a fait peau neuve. Ce sont les signes de renouveau. »[8].

    Icare est comme « le papillon amoureux de la lumière » qui « vient se consumer sans la flamme de la chandelle ». Markevitch cite encore la Goethe de « La Nostalgie bienheureuse » :

    « Tant que tu n’auras pas compris ce ‘Meurs et Deviens’, tu ne seras qu’un hôte obscur sur la terre ténébreuse ».

    Dans « Faust »,

    « la victoire naît d’une défaite où l’orgueil abdique devant notre faculté productrice, symbolisée par l’Eternel Féminin. Alors nous pouvons dominer notre existence en contribuant au travail du monde sur nous, c’est-à-dire nous intégrer à un Tout qui nous enrichit par sa grandeur ».

    « Icare », c’est donc, d’une certaine façon, selon la volonté créatrice de son auteur, une autre façon de dire « Mort et Transfiguration ». Mais comme dans  toute grande œuvre, il y a ce qui échappe à la conscience même de son auteur, ce qui apparaît comme y étant celé et scellé, ne se découvrant que peu à peu et jamais de toute façon entièrement. Dans ce sens « Icare » dissimule peut-être la clef d’un secret markevitchien. Le Maître a-t-il cessé de composer parce qu’il avait brûlé trop vite ?

    Icare, c’est aussi le mythe de la brûlure. Et le vocabulaire courant nous offre bien des images de cette consumation.

    Dès 1936, le sentiment de la critique, à la fois étonnée et agacée, est qu’Igor Markevitch a déjà écrit ses chefs-d’œuvre et a découvert dès les premières œuvres un nouveau monde sonore. Il serait vain, à mon avis, de spéculer sur l’arrêt de la création chez Markevitch : qu’il s’agisse d’un tarissement parce que l’essentiel à dire avait été dit, qu’il s’agisse d’un refus de subir jusqu’au bout la condition d’artiste, à la merci d’un mécénat en voie de disparition ou d’une nouvelle orientation de la musique non acceptée, peu importe. Nous devons prendre tel quel le fait que le compositeur Markevitch ait voulu dire à un moment donné, autrement que par l’écriture musicale, la musique. Il faut lever les obstacles qui empêchent encore que cette œuvre musicale totalement originale soit jouée et enregistrée.

    Malheureusement Markevitch a su se créer dans le milieu musical de nombreuses inimitiés. Autant sa vie est jalonnée de grandes amitiés, autant elle est parsemée de litiges, de contentieux, d’ « affaires ». Igor Markevitch a lui-même écrit, lorsqu’il relate la façon grossière dont il avait traité le compositeur Vittorio Rieti : « Quelques mufleries de ce genre entachent malheureusement une vie ». Les meilleures formations, les meilleurs solistes et les meilleurs chefs devront comprendre l’importance de la musique de Markevitch :

    « On n’a pas toujours Birgit Nilsson comme soliste ».[9]

    Igor Markevitch aussi a relativement peu travaillé à mettre en valeur son œuvre : orgueil non dissimulé, tout pénétré de vieille tradition noble selon laquelle l’homme sait ce qu’il se doit … et ce qu’on lui doit :

    « On s’étonna dans mon entourage du peu de hâte que je montrais pour faire jouer ma musique. Je me disais pour « Icare » ce que je me suis dit plus tard pour l’ensemble de mon œuvre : si elle a de la valeur, elle peut attendre, et si elle ne peut attendre, il est inutile qu’on la joue. »[10]

    La précocité non plus d’Igor Markevitch n’a pas joué en sa faveur. Si, en effet, beaucoup de contemporains, parmi les meilleurs esprits et les meilleurs connaisseurs ont crié au génie, il y a eu parallèlement tout un courant qui a été agacé par cette trop impudente précocité et l’ont trouvée suspecte. Stravinsky n’a-t-il pas dit du jeune compositeur qu’il « n’était pas un Wunderkind, mais un Altklug ». Ce dernier mot étant péjoratif en allemand et équivalent à peu près à « malin comme un singe ».

    « cette bizarre maturité est périlleuse. Où est la fraîcheur juvénile, l’eau de source agreste qui permet de tenter un long voyage, de s’abreuver, de se renouveler ? »

    Cela tient de ce que j’appelle la mythologie de la création qui pense qu’il y a des modèles… Pourrait-on arriver à débarrasser notre réception des œuvres de toutes les considérations adjacentes, en particulier des spéculations sur la « précocité suspecte » ou sur l’arrêt de la production. Sommes-nous capables de juger une œuvre telle quelle ? C’est à ce défi que nous appelle l’œuvre musicale de Markevitch.

    Enfin, dans le passage uniquement orchestral de « Laurent le Magnifique », Contemplation de la Beauté, plus qu’ailleurs on sent combien la fonction de la musique n’est pas d’imiter la réalité :

    « Il ne s’agit aucunement pour la musique d’imiter la réalité ».[12]

    Ce passage dit, plus que toute parole, le site, la hauteur visitée un jour par Igor Markevitch.

    Dans ce site où, du temps de Laurent de Médicis, a séjourné le néo-platonisme de Marsile Ficin, le rythme se fait harmonie céleste et nous permet d’entendre le silence.

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    1985  –  Saint-Cézaire  –  Bordeaux


    [1] « Bien entendu » ici dans ce n°, nous avons pensé devoir ne pas reproduire les passages de la conférence où Jean-Claude Marcadé annonçait et commentait les extraits des œuvres des œuvres du Maître enregistrées qu’il nous a donnés à entendre.

    [2] Edition encyclopédique des symphonies de Beethoven

    [3] Le livre de pensées et aphorismes que nous avons fait ensemble  Le Testament d’Icare , mais aussi dans le flux du quotidien : amant, époux, père, ami, maître de maison, seigneur ou despote

    [4] P. 301

    [5] Et je ne dis pas, intentionnellement, « universaliste », ce serait une redondance car toute œuvre d’art authentique est bien « universaliste

    [6] Musica Viva, avril 1938

    [7] Claude Tannery in Libération 1/IV 1983

    [8] « Être et avoir été » p. 236

    [9] Citations de « Etre et avoir été », p.292, p.300

    [10] O.C. p.250

    [11] Vera Stravinsky, Robert Craft,  « Stravinsky in pictures and Documents « , London 1979, p.166

    [12] O.C. p.301