Après la mort inopinée d’Igor Markevitch en 1983, j’ai écrit à Jacqueline Picasso pour lui demander de m’aider pour essayer de sauver la Fondation dont le compositeur et chef d’orchestre avait entamé le projet, projet déjà avancé : il s’agissait d’un centre musical et culturel sur ses terrains de Saint-Césaire qui devait organiser pendant l’été des journées consacrées à la musique, à la danse (Markevitch était l’exécuteur testamentaire de sa belle-mère Romola Nijinsky) et à la peinture (Il m’avait pressenti pour m’occuper de cette section). Jacqueline avait donné des oeuvres de Picasso, ce qui était un capital permettant de mettre sur pied ce centre. Or l’existence de cette fondation était menacée par l’absence d’accord entre les enfants Markevitch et le fait que le projet n’avait pas été finalisé. Igor m’avait institué officiellement exécuteur testamentaire de ses archives me donnant le pouvoir de les placer et de favoriser leur publication au mieux des intérêts de sa mémoire. J’ai placé ces archives, malgré la résistance des héritiers, au département de la musique de la Bibliothèque nationale où elles peuvent aujourd’hui être consultées (je n’ai jamais refusé mon accord jusqu’ici aux chercheurs qui ont voulu travailler sur elles). J’ai donc jusqu’à aujourd’hui poursuivi ma mission, même si le manque de moyens matériels ne m’a pas permis de faire toutes les démarches qu’il aurait fallu. C’est pourquoi je me suis adressé à Jacqueline Picasso qui avait une relation d’amitié très forte avec Markevitch, en particulier qui l’avait aidée à se désintoxiquer dans un établissement de soins suisse. Après avoir envoyé ma lettre, je l’ai rencontrée à Notre-Dame de Vie. Elle était en pleine forme, très belle, et a été très chaleureuse, mais j’ai vite compris qu’il y avait un malentendu entre elle et Igor. Elle m’a paru blessée de savoir que lorsqu’elle est allée dans la maison de Markevitch à Saint-Césaire, il y avait là une belle pianiste espagnole à laquelle les enfants Markevitch donnaient du « chère belle-mère ». Lorsqu’elle m’a déclaré « Je n’ai jamais voulu être Mme Markevitch », j’ai senti qu’il y avait une déception à l’égard d’Igor, non pour une basse jalousie de femme (elle était trop pleine de Pablo), mais pour le manque de franchise du compositeur dont elle avait l’impression qu’il s’était servie d’elle. Elle a eu alors cette phrase : « Igor était ambigu en tout, sauf en musique »!
J’ai terminé notre entretien en lui lisant la traduction de l’allemand que je venais de faire d’un beau texte de Werner Schmalenbach « Adieux à Picasso » [Nachruf auf Picasso] pour le catalogue de la Galerie Gmurzynska pour une exposition « Pablo Picasso » à la Fiac et à Cologne en octobre 1983. Jacqueline m’a paru très émue. (J’ai traduit dans ce catalogue également les textes de Picasso lui-même, sa « Profession » de 1923, et de Werner Spies, « Un continent qui a nom Picasso »).
Je n’ai plus jamais revu Jacqueline Picasso après cette dernière entrevue.