Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Le Kommando de l’usine A.E.G. à Hennigsdorf vu par Jean-René Marcadé entre 1940 et 1945

    Je n’avais pas pu réaliser le désir de notre père de le conduire de son vivant à l’endroit où il a passé sa captivité, à Hennigsdorf, dans la grande banlieue de Berlin, car cette zone était en zone soviétique jusqu’à la chute du Mur. Il se trouve que je viens de faire un pèlerinage dans cette petite ville qui n’a conservé aucune des traces de la guerre mais dont l’agencement et certaines maisons anciennes ont été vus par notre père.

    Notre père s’est dit relativement favorisé car il faisait partie de la trentaine de prisonniers du Stalag III A qui travaillait dans les fermes des environs. Jean-René a travaillé chez un fleuriste et, vers la fin, il lui arrivait même de faire des commissions pour son patron en vélo, comme il le raconte dans une belle description du paysage brandebourgeois quand il se rend  à Bärenklau et passe par le village de Marwitz.

    J’ai relu avec plaisir ces notes très vivantes, variées, pittoresques, quelquefois lyriques comme cette page que j’ai scannée sur le village natal de Mouscardès, symbole, pour lui, de tous les villages de France. Le préfacier a très bien souligné que cet ouvrage avait « une simplicité qui rappelle le mot de Montaigne sur les meilleurs livres, qui ressemblent à une conversation familière ‘tel au papier qu’à la bouche’ ». Le seul exemplaire que je possède est dédicacé à Valentine qui était alors ma confidente et mon amie et qui deviendra ma femme cinq années plus tard. J’ai vu que sur Google ce livre « rare » pouvait être encore acheté…

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    Hennigsdorf

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    p. 55454p. 55460p. 55456

    p. 55457p. 55459p. 55458

  • Vladimir Dimitrijević et le Christ

    Je viens de lire, comme antidote aux bonimenteries de foire athéistes de Onfray, ce que dit le grand éditeur serbe Vladimir Dimitrijević, mort en 2011, sur le Christ et le christianisme, dans les entretiens avec Gérard Conio, Béni soit l’exil! (Genève, Syrtes/L’Âge d’homme, 2016) qui fourmillent de réflexions et de commentaires d’une haute tenue sur les questions qui agitent le monde d’aujourd’hui (littérature, politique, édition). Pour moi, ce qui est professé là est bouleversant et mérite d’être placé dans une philocalie des laïcs. Il mentionne Claudel et Le Soulier de satin. Un des meilleurs souvenirs de ma vie est d’avoir invité  Vladimir à aller voir avec moi cette trilogie qui était alors montée sur les tréteaux que Jean-Louis Barreault et Madeleine Renaud avaient installés à la Gare d’Orsay. C’était pour moi la seconde fois que j’allais voir cette représentation grandiose. Valentine n’aimait pas Claudel (comme elle n’aimait pas Bach!), c’est pourquoi j’ai proposé à Vladimir (que tout le monde appelait « Dimitri ») qui habitait chez nous (il a eu les clefs de notre appartement rue Saint-Sulpice pendant toutes les années 1970) de venir voir la monumentale pièce claudélienne. Nous sommes allés et revenus à pied de Saint-Sulpice à Orsay. Nous étions abasourdis, secoués, par  ce bateau ivre qui brassait dans des images d’une force terrienne et cosmique énormes toutes les tempêtes qui bousculent l’homme dans l’amour, l’aventure, la découverte, la destinée métaphysique.

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    Vladimir Dimitrijević

     

     

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    Vladimir Dimitrijević
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    Vladimir Dimitrijević

     

     

     

     

     

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  • Valentine Marcadé et Evguéni Kovtoune (1989)

    En faisant des recherches dans mes archives, je suis tombé sur ces photographies que j’ai prises en février 1989 à l’occasion d’un dîner en l’honneur de notre grand ami Evguéni Kovtoune. Les oeuvres accrochées au mur sont deux aquarelles de Maria Siniakova (achetée par nous à l’artiste ukrainienne au début des années 1970) et une esquisse du décor de Mikhaïl Andreenko pour Les Jumeaux de Plaute, montés par le Théâtre de Chambre de Konstantine Miklachevski à Odessa en 1918 (c’était un cadeau du peintre ukrainien)

    S. Dédiouline, Kovtoune, Valentine Marcadé, Alexis Tiesenhausen, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    S. Dédiouline, Kovtoune, Valentine Marcadé, Alexis Tiesenhausen, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
     Kovtoune, Alexis Tiesenhausen, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    Kovtoune, Alexis Tiesenhausen, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    Alexis Tiesenhausen, Kovtoune, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    Alexis Tiesenhausen, Kovtoune, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
  • Un Faurisson nouveau nous est né – M. Onfray! Alléluia!

    Il était pitoyable d’entendre les arguments à l’emporte-pièce de M. Onfray, un Afterphilosoph (ce que je traduis par « philosophe de mon cul »), cette espèce, dont parle Nietzsche dans son Schopenhauer als Erzieher, qui fleurissait, comme aujourd’hui, dans la philosophie de son temps. M. Onfray nous offre une resucée compilée de cette littérature violemment athéiste que l’Union Soviétique a déversée pendant soixante-dix ans avec les résultats que nous connaissons. Jamais les méfaits du christianisme historique (croisades, inquisitions, censure) n’ont atteint les sommets d’horreur et de victimes qui sont ceux de 70 ans de communisme athée en URSS. Jusqu’à récemment les encyclopédies soviétiques, à l’article « Christ » , commençaient par : « fondateur mythique du christianisme ». Jusqu’ici, le curé Meslier qui a professé, secrètement, un athéisme radical, figure à Moscou dans le Parc Alexandrovski sur un obélisque où sont inscrits les « pères-fondateurs » du communisme. Donc, rien de nouveau sous le soleil. Les arguments qu’a présentés le bonimenteur (c’est son style, dans le débit même) devant un autre grand maître à penser télévisuel, le ravi Laurent Ruquier, et ses acolytes, une poupée Barbie et un Germanopratin se prenant au sérieux, sont ceux de cet hyperhistoricisme qui n’est pas le fait des vrais historiens mais des folliculaires en quête de sensationnel. M. Onfray ressemble en cela à M. Faurisson qui défend mordicus que les chambres à gaz d’extermination hitlériennes n’ont pas existé faute de « photographies » matérielles de l’événement, disséquant les témoignages pour les dénoncer comme manipulés et non prouvables. C’est ce que fait M. Onfray avec les évangiles, les historiens, les témoins : il n’y a pas de « photographie », donc foin de tous les témoignages qui sont suspectés de manipulations.

    Quant à la thèse selon laquelle le nazisme, loin d’être païen, serait un avatar du christianisme, ce n’est pas nouveau et Onfray ne nous apprend là rien de neuf. Il suffit de lire les remarquables travaux sur le sujet d’Éric Michaud qui, malgré leur talent scientifique, pèchent, selon moi, par une grille de lecture matérialiste et positiviste de l’histoire, ignorant superbement, sans doute comme « mystique »,  le caractère ontologique du Mal avec les multiples incarnations du Malin à l’oeuvre depuis l’aube de l’histoire humaine dans les individus et les collectivités.

  • Nikolai Gedda (1925-2017)

    Dans les articles nécrologiques consacrés au  ténor suédois Nikolai Gedda on ne signale pas  sa participation au superbe enregistrement par Igor Markevitch de La vie pour le tsar de Glinka; Gedda y chante Bogdan Sobinine. Le ténor avait des racines russes par son père et avait été imprégné de culture russe par sa tante paternelle et le  mari de celle-ci Mikhaïl Ustinov qui l’avaient élevé.

    Glinka, Mikhail
    Une vie pour le tsar
    Opéra  patriotico-héroïque en 4 actes et un épilogue,
    livret du baron Rosen, sur une idée de Vassili Joukovski
    Créé au Théâtre Bolchoï Kamenniï, Saint-Pétersbourg, le 29 novembre 1836

    Ivan Soussanine
    Boris Christoff
    Antonida
    Teresa Stich-Randall
    Bogdan Sobinine
    Nicolaï Gedda
    Vania
    Mela Bugarinovic

    Choeur de l’Opéra de Belgrade
    Orchestre Lamoureux
    Direction musicale
    Igor Markevitch

    Enregistré à Paris, Salle de la Mutualité, en novembre-décembre1957

    2 CD Urania Records WS 121.137 – 76’54 + 78’0

    267px-Nicolai_Gedda_1959

    Laurent Bury  écrivait le 6 Février 2012 :

    « 1957 fut l’année du centenaire de la mort de Glinka, ce fut aussi l’année où Igor Markevitch, dont le grand-père avait l’habitude de recevoir chez lui le compositeur, prit la direction de l’Orchestre des Concerts Lamoureux, alors réputé être le meilleur de France. Deux excellentes raisons d’enregistrer pour La Voix de son Maître le premier des deux opéras de Glinka, [..]. Si Rousslan et Ludmilla avait retenu l’attention de Valery Gergiev dès 1995 (superbe DVD Universal, avec la toute jeune Netrebko) et a connu tout récemment les honneurs du Bolchoï dans une production de Dmitri Tcherniakov, l’autre opéra de Glinka est curieusement négligé, alors que les beautés en sont grandes. Malgré son titre devenu politiquement incorrect – hommage du compositeur à Nicolas Ier, alors qu’Ivan Soussanine était le titre initialement prévu –, le régime soviétique était même parvenu à sauver cet opéra, au prix d’une réécriture du livret qui éliminait toute référence au tsar…

    Par ailleurs, la prise de son accuse très nettement son âge, mais il n’est pas interdit de trouver un charme indéniable à ce type d’enregistrement. Musicologiquement parlant, cette version n’est sans doute pas irréprochable : elle présente la partition telle que « révisée » par Rimsky-Korsakov et Glazounov, et quelque peu amputée par rapport à ce que le compositeur avait écrit. A titre indicatif, la version Tchakarov dure 210 minutes, contre 155 pour celle-ci, soit près d’une heure de différence : certes, une vingtaine de minutes ont été coupées, dans le finale de l’acte III et dans l’épilogue, mais pour le reste l’écart tient aux différences de tempo, car Markevitch dirige véritablement avec une fougue impressionnante.

    Après son chef, l’autre atout de cette version est évidemment l’interprète du personnage principal. De son timbre d’airain, Boris Christoff avait chanté le rôle en novembre 1954 pour la RAI, aux côtés de Virginia Zeani (CD Andromeda). Au printemps 1959, alors qu’il le chantait à la Scala, avec Scotto, Cossotto et Gianni Raimondi, un critique écrirait : « « Quand Boris Christoff chanta le grand air de Soussanine [au IVe acte], ce n’était plus lui que l’on écoutait, mais le chant même transformé en poésie ». Beaucoup considèrent ce Glinka comme l’un de ses plus beaux enregistrements. Egalement avec Christoff, Mela Bugarinovic participa à l’enregistrement de Boris Godounov, dirigé par André Cluytens, pour EMI en 1962. Et comme elle chantait déjà à l’Opéra de Vienne dans les années 1940 (Brangäne, Herodias, Quickly), autant dire qu’elle ne compose pas le plus juvénile des Vania, mais la voix est somptueuse.

    Teresa Stich-Randall venait de participer à l’enregistrement légendaire du Chevalier à la rose l’année précédente. Pour Sophie, on avait voulu une voix sans vibrato, et la soprano américaine fut longtemps portée aux nues pour la pureté instrumentale de son timbre. Ce côté désincarné, qui dégage parfois autant de chaleur humaine que les ondes Martenot, ne séduit sans doute plus autant, mais la chanteuse offre une prestation techniquement impeccable. Nicolaï Gedda lui donne idéalement la réplique, dardant des aigus magnifiques, avec une vaillance dont il n’était peut-être pas spécialiste, mais qu’il pouvait fort bien assumer en studio. Somme toute, une référence, pour le prince Markevitch et le tsar Christoff, mais l’entourage n’est pas mal non plus ! »

     

  • Cathédrale orthodoxe russe de la Trinité à Paris

    J’avais suivi avec émotion par internet la consécration de la nouvelle cathédrale par le Patriarche de Moscou Kirill. J’ai pu le dimanche 5 février, dimanche du publicain et du pharisien (parabole  qui met l’accent sur le conflit humain du croyant entre paraître et être), assister à la liturgie célébrée par l’exarque du Patriarcat de Moscou en France, Mgr Nestor. La toute nouvelle église n’est pas encore achevée quant aux peintures murales qui devront recouvrir tous les murs de bas au sommet. Le style de l’iconographie actuelle est visiblement inspiré des peintures  murales de Maître Denis (Dionissi) et de ses fils, à l’aube du XVIème siècle, au Monastère de Théraponte dans la région de Vologda qui se distinguent par leur suavité, la délicatesse des couleurs et parfois un certain maniérisme.

    Le choeur de la nouvelle cathédrale est magistral et donne une magnifique idée de la richesse et de la force de la musique orthodoxe. L’évêque Nestor a fait à la fin de la liturgie un court sermon, en russe et un français impeccable,  sur les martyrs de la foi en Russie soviétique, martyrs dont le nombre dépasse tout ce qu’a connu l’histoire du christianisme, victimes de l’athéisme marxiste-léniniste et stalinien.  .

    L’architecture extérieure, oeuvre de Wilmotte, parfois décriée par les esprits chagrins, est, selon moi, une parfaite réussite, qui inscrit sans heurt la monumentalité architecturale vladimiro-moscovite et le paysage urbain parisien.

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  • La réception de la Collection Chtchoukine par les novateurs de l’Empire Russe au début du XXe siècle.

    Jean-Claude Marcadé

     

    La réception de la Collection Chtchoukine par les novateurs de l’Empire Russe au début du XXe siècle. Le prisme malévitchien.

     

    Au même moment, en 1914, où la revue moderniste de Saint-Pétersbourg Apollon, consacrait un numéro spécial à l’événement que représentaient l’ouverture de la Collection Chtchoukine au public et l’édition de son catalogue, avec un article fondateur du grand critique Yakov Tugendhold[1], celui-ci faisait la recension de l’exposition des artistes groupés sous le sigle du « Valet de carreau », montrée concomitamment à Moscou en février de cette même année 1914. Il faut dire que ce « Valet de carreau » se distinguait fortement de la première exposition de ce groupe à la fin de 1910 qui avait vu le triomphe du cézannisme primitiviste fauve, triomphant sur l’impressionnisme, le symbolisme et le style moderne qui avaient dominé l’école russe depuis la fin des années 1890 aux environs de 1909, quand apparut le néo-primitivisme d’un Larionov et de sa compagne Natalia Gontcharova. Ces deux artistes s’étaient d’ailleurs démarqués dès 1911 des tendances occidentales dominantes des protagonistes de ce mouvement, Piotr Kontchalovski, Ila Machkov, Aristarque Lentoulov. Les cézannistes du « Valet de carreau » avaient invité en 1912-1913 des artistes français et allemands[2]. Dans l’exposition de 1914, le cubisme russe y triomphait avec des chefs-d’oeuvre de Malévitch comme Portrait du compositeur Matiouchine, auteur de l’opéra futuriste « La Victoire sur le Soleil, Dame dans un tramway, Le Garde. Il y avait aussi à cette exposition les premières apparitions d’un compagnon de lutte de Malévitch, Alexeï Morgounov, de Lioubov Popova et de Nadiejda Oudaltsova[3].

    Dans son compte-rendu de l’exposition, Yakov Tugendhold analyse le rapport qu’entretient l’avant-garde russe avec la peinture française novatrice, en particulier, en cette année 1914, avec Picasso :

    « Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme résultat de l’amener au total parcellement et ‘distribution’ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‘cubistes’.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau  ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux « Violons »  de Picasso, Monsieur Morgounov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre) […]. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malévitch et chez Madame Exter […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux ; le Russe, toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Chtchoukine, a appelé la pièce consacrée à Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, — ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgounov, de Malévitch et d’Exter il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien… « [4]

    Autant le jugement de Tugendhold est judicieux et pionnier au sujet de Picasso et au sujet des autres protagonistes de la peinture française (Monet, Gauguin, Cézanne, Matisse), dans son article de la revue moderniste Apollon en 1914, dont de larges extraits ont été publiés dans le catalogue Icônes de l’art moderne, autant est injuste et non sanctionnée par la postérité l’appréciation qu’il donne de l’art de ses compatriotes russes et ukrainien. Il changera cependant son point de vue puisque, par exemple, il consacrera en 1922 la première étude de fond de l’oeuvre d’Alexandra Exter chez laquelle il ne voit en 1914 qu’ « une vieillesse prématurée de chien ».

    À ce propos, il faut noter que tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne seraient que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurissaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de plusieurs cultures picturales. Alors que Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les artistes de l’Empire Russe ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold, a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, c’est-à-dire qu’ils ont transmué leurs emprunts, voire leurs « vols », en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est, sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts.

    Malévitch a reconnu très clairement dans plusieurs textes l’impulsion décisive qu’a donnée la peinture française de la fin du XIXe siècle et du début du XXe à la révolution opérée dans les arts de la Russie et de l’Ukraine entre 1907 et 1927. Voici un extrait d’une déclaration du fondateur du Suprématisme:

     » Dans les travaux cézanniens, l’essence était la pesanteur, le caractère pondéreux de l’objet, ce que Picasso a réussi à développer dans sa femme avec une obstination qui a atteint une telle force que le globe terrestre, du fait de son obstination, aurait pu se mettre à tourner dans l’autre sens (cf. collection S.I. Chtchoukine à Moscou). Mais au fur et à mesure que Picasso se rapproche du cubisme, ses travaux se font légers, esthétiques; et il n’atteint le développement de la monumentalité et du contenu dynamique que dans L’homme à la clarinette ; cette dernière est si forte que le pictural lui-même s’éteint. Dans cette œuvre, le caractère dynamique des formes atteint le dernier stade du cubisme, après quoi le développement dynamique ultérieur trouve désormais sa place dans le futurisme et dans le suprématisme. »[5]

    Ces dernières phrases pourraient être mises en exergue de l’ensemble d’oeuvres majeures de l’avant-garde russe qu’a tenu à présenter la commissaire de l’exposition « Icônes de l’art moderne », Anne Baldassari, en tant que conséquence de ce contact unique entre les novations venues de France et leur intégration dans de nouvelles structures par les avant-gardistes de l’Empire Russe.

    Une exposition spéciale devra être faite un jour qui confrontera directement les oeuvres de la Collection Chtchoukine et des créations précises de l’avant-garde russe et ukrainienne. Dans le cadre de ce colloque je ferai un survol de ces contacts directs entre les oeuvres françaises de la Collection Chtchoukine et un choix d’oeuvres de l’avant-garde dans la Russie du début du XXe siècle.

    Il faut, bien entendu, commencer par Monet. Vers 1907-1908, à peu près au même moment, Larionov et Malévitch interprètent de façon originale, l’un le Monet des Rochers à Belle-Île ou des Rochers à Étretat, l’autre le Monet des Cathédrales de Rouen. Malévitch et Larionov étaient pratiquement du même âge, le premier né en 1879, le second en 1981 (comme Picasso!). Ils ont été marqués tous les deux par l’Ukraine. Malévitch était encore un inconnu avant 1910, il s’était formé sur le tas en Ukraine et à Koursk, avait fait ses premières armes, à partir de 1906, dans l’atelier privé de Fiodor Rerberg à Moscou. Larionov, lui, avait suivi un cursus artistique « normal », traditionnel, celui de l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou, il avait montré ses oeuvres dans des expositions importantes, en particulier en participant à la fameuse exposition parisienne de Diaghilev au Salon d’automne de 1906, ou encore, en 1907-1908, à la non moins fameuse exposition Στέφανος, en russe « Viénok », la Guirlande, à Moscou et à Saint-Pétersbourg.

    La série des Paysages sous la pluie ou des Poissons indique une technique qui annonce celle des toiles néo-primitivistes ou rayonnistes : tous les objets représentés perdent leur statut représentateur mimétique, étant noyés sur toute la surface dans la ligne du Monet des séries normandes.

    La série des « Meules » et des « Cathédrales de Rouen » de Monet a joué un rôle de premier plan dans la prise de conscience authentiquement impressionniste. David Bourliouk a été le premier à parler, en 1912, à propos des Cathédrales de Rouen, de la peinture qui pousse comme des plantes sur ces toiles. La couleur, dit Bourliouk « a des racines », « leurs fibrilles [se dressent] de la toile délicieusement aromatique. ‘Structure fibreuse’ […] », ai-je pensé : fils délicats de plantes admirables et étranges ». Malévitch accentuera encore cette métaphore dans un grand passage de son traité de 1919 Des nouveaux systèmes en art. Ayant observé que les visiteurs de la Collection Chtchoukine voulaient à tout prix apercevoir les objets représentés sur la toile « dans leur ensemble », il conclut :

     » Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches colorées, ne les voyait croître de manière infinie, et Monet qui a peint cette cathédrale s’efforçait de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs de la cathédrale. Mais cela était faux ; en réalité, toute l’obstination de Monet était ramenée à ceci: faire pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et dans la lumière. Cézanne et Picasso, Monet, choisissaient le pictural comme des coquillages à perle. Ce n’est pas la cathédrale qui est nécessaire, mais la peinture, mais d’où et de quoi elle est prise nous importe peu, comme il nous importe peu de savoir de quels coquillages sont sorties les perles. »

    Le deuxième peintre qui accompagna les premiers pas de l’avant-garde de Russie entre 1907 et 1911, c’est Gauguin qui fut la base théorique, conceptuelle et pratique des néo-primitivistes russes, celui qui lui donne les impulsions décisives. Le critique Yakov Tugendhold a bien résumé ce rôle de Gauguin, quand il écrit:

    « Gauguin cherchait, à travers leur pauvre apparence enfantine, dans le plus petit bibelot primitif, dans l’art le plus anonyme, les racines du grand style. Les calvaires bretons, les arabesques maories et l’imagerie d’Épinal lui ont enseigné la simplification et la synthèse, au même titre que les dadas puérils – car l’art de l’enfant et l’art du peuple se ressemblent non seulement par leur gaucherie, mais aussi par leur langue laconique et leur esprit de synthèse. »

    De son côté, Malévitch a pu déclarer :

    « Gauguin, qui a fui la culture pour aller chez les sauvages et qui a trouvé chez les primitifs plus de liberté que dans l’académisme, se trouvait soumis à la raison intuitive.

    Il cherchait quelque chose de simple, de courbe, de grossier. C’était la recherche de la volonté créatrice. Ne peindre à aucun prix comme voit l’oeil du bon sens. »

    La première « gauguinide », c’est-à-dire « fille de Gauguin », dans l’avant-garde de Russie, c’est Natalia Gontcharova. Je ne donnerai ici qu’un seul exemple, particulièrement parlant, ce sont ses quatre panneaux intitulés Récolte des fruits (vers 1909) qui sont, pour prendre une métaphore musicale, une variation sur le motif des toiles de Gauguin Te avae no Maria et surtout La récolte des fruits (1899). On note une même gamme jaune-verte-bleue; la sacralisation du travail; la représentation de profil; le grossissement des pieds et des mains (cela se trouve encore plus accentué dans les oeuvres primitivistes fauves de Malévitch). Cependant, les éléments russes sont très nets : un côté « gobelin » à la Borissov-Moussatov; gamme de couleurs de l’art populaire russe avec des associations de mauves et de bleu, de roses vifs et de marrons; le décorativisme des robes et de blouses.

    Prenons encore la série des « Vénus » de Larionov qui sont une primitivisation maximale de l’iconologie gauguinienne.

    Après Monet et Gauguin, c’est Cézanne qui triomphera à partir de 1910 avec la première exposition du « Valet de carreau » dont j’ai parlé au tout début de ma communication. Cela est assez largement connu aujourd’hui grâce à la grande exposition, organisée en 1999-2000 par Suzanne Pagé au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, intitulée « Le fauvisme ou l’épreuve du feu », et, à Monaco, en 2004, l’exposition « Les peintres russes du ‘Valet de carreau’ entre Cézanne et l’avant-garde », organisée par l’actuelle directrice de la Galerie Trétiakov, Zelfira Trégoulova. On le sait, il y avait 24 Cézanne chez Chtchoukine. Les artistes du « Valet de carreau » furent, et sont toujours, appelés des « cézannistes russes » qui ont complétement bouleversé le paysage artistique de l’époque, dominé autour de 1910 par un symbolisme évanescent, un académisme cacochyme et un impressionnisme épigonal. Comme l’a écrit Dmitri Sarabianov, les peintres du « Valet de carreau » « rendaient à l’objet toute sa masse, son volume, sa couleur, sa forme tridimensionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme. De là leur intérêt pour la nature-morte qui a trouvé dans leur création un rôle d’une importance inconnue auparavant dans la peinture russe ».

    C’est, sans aucun doute, Malévitch qui a le plus profondément assimilé l’apport de Cézanne. Pour lui, l’art moderne commence avec Cézanne, comme l’indique son petit livre paru à Moscou en 1920 – De Cézanne au Suprématisme. Parmi beaucoup de textes qu’il a consacrés au Maître d’Aix, je citerai seulement ce qu’il a écrit sur l’Autoportrait de la Collection Chtchoukine, dans un de ses cours pour les élèves de l’Académie des beaux-arts de Kiev à la fin des années 1920 :

    « Cézanne apparaît comme un maître magnifique qui exprime les éléments picturaux, forme ceux-ci à travers la sensation. Le cézannisme se manifeste comme un l’une des grandes réalisations de l’histoire de la peinture. précisément à cause de son expression pure de la sensation picturale du monde […]

    Dans de nombreuses œuvres de Cézanne nous voyons une coloration inadéquate du phénomène qu’il a pris comme objet de peinture.

    Prenons comme exemple son autoportrait qui se trouve dans les collections du Musée de la Peinture Occidentale (collection S.I. Chtchoukine) à Moscou […]

    Nous voyons ici que le visage ne peut pas correspondre à la réalité par sa coloration, et nous pouvons dire que le visage n’était que la forme sur laquelle a été portée la masse picturale.

    Si l’on examine la constitution de cette masse, nous verrons que le pourcentage de coloration de l’“auto-visage” sera mince, alors que toute la masse picturale présente l’ensemble des éléments picturaux de toute la série des phénomènes qui l’entourent. Cela est précisément la cause qui transforme la nature. Et cela nous montre que Cézanne, sans avoir conçu la nature comme forme de copie, n’a pas perçu distinctement le monde mais il a seulement eu la sensation de sa matière picturale. Il s’est comporté à l’égard de la forme du phénomène comme à l’égard d’un lieu où il peut porter la masse picturale en tant que somme constituée par lui à partir d’éléments picturaux. »[6]

    Malévitch avait lui même, dès 1910, tiré les conséquences de la leçon donnée par l’Autoportrait de Cézanne dans ses deux Autoportraits :

    L’Autoportrait de la galerie Trétiakov est tout plein du monde nabi qui hantait il ya encore peu le peintre russo-ukrainien. Toute sa sensualité est exprimée par un essaim de femmes nues rouges aux postures diverses, qui entourent la tête de l’artiste. Curieusement cet élément figuratif reprend, il faut le dire de façon plus vigoureuse, une partie de l’iconographie de l’Autoportrait avec allégorie sur le siècle alias Vision d’Émile Bernard[7], admirateur de Cézanne, sur lequel il écrivit un des premiers articles en 1889. Je n’ai pas trouvé où Malévitch a pu avoir connaissance de cette oeuvre, puisque l’artiste français ne participe à aucune des expositions importantes de Moscou, de Saint-Pétersbourg ou de Kiev. En tout cas, il y a une parenté iconographique entre les deux tableaux, avec, comme toujours chez Malévitch, une transformation totalement idiolectique de son « modèle ». Tout particulièrement on est frappé que c’est Malévitch qui occupe le centre du tableau au milieu des baigneuses, là où chez Émile Bernard, il y avait une figure du Christ…Ecce Homo. Le regard, comme cela sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis, mais sur un au-delà. Dans l’Autoportrait du Musée Russe, le regard est comme tourné vers l’intérieur, donnant à cette oeuvre peinte dans une riche technique mixte (gouache, encre de Chine et laque) une dimension iconique.

    La trace fulgurante de Matisse est évidente sur les protagonistes des arts russes du début du XXe siècle, dans la libération de la ligne de toute fonction autre qu’expressive dans le contour des objets, dans également un puissant décorativisme. L’œuvre de Matisse, picturale et théorique, était d’ailleurs bien connue autour de 1910 et commentée par la critique. Le peintre français vint lui-même à Moscou pendant deux semaines en1911 et fut, lui aussi, fortement impressionné par l’art des icônes, ce qui eut d’ailleurs des conséquences sur l’évolution de sa palette[8]. Une des principales leçons que de nombreux peintres de Russie dont Larionov et Malévitch tirèrent de l’art du maître français est que la ligne et la couleur doivent être libérées de tout mimétisme naturaliste. Voyons un exemple du néo-primitiviste Larionov, son bien connu Soldat au repos de 1911. Voici aussi les gouaches de Malévitch en 1910-1911, Baigneuses et Fruits, dont les simples contours, les procédés décoratifs, sont directement tributaires de cet enseignement. Voici aussi le célèbre Baigneur que dans une esquisse préliminaire Malévitch appelle « Il court se baigner » : ici la ligne matissienne se fait précubiste avec la dislocation de toute l’anatomie au profit d’un assemblage de volumes et de plans mis en contraste. Chez le néo-primitiviste Malévitch, il y a oscillation entre hiératisme et mise en mouvement.

    Matisse joua aussi un rôle déterminant dans l’évolution des peintres symboliste comme Pétrov-Vodkine (Enfants jouant, La baignade des chevaux) ou les deux protagonistes de « La Rose bleue », Paviel Kouznetsov et le Russo-Arménien Martiros Sarian, qui quittent après 1910 les brumes crépusculaires et les sujets oniriques de leur création pour adopter des compositions où la ligne délimite les éléments figuratifs de façon nette et appuyée.

    Dès 1909, Picasso est connu, commenté, vilipendé dans la critique russe. En peinture, son oeuvre sera un des moments essentiels, avec le futurisme italien, du cubo-futurisme. D’ailleurs Malévitch a toujours affirmé que Picasso et Marinetti (lequel n’était pourtant pas peintre) étaient les deux piliers de l’art du XXe siècle. Le poète et critique d’art Maximiliane Volochine raconte une visite de la Collection Chtchoukine qu’il a faite avec le peintre réaliste Sourikov et d’autres personnes. Une dame était indignée par Picasso, mais Sourikov prit la défense du peintre de la façon suivante :

    « Ce n’est absolument pas si effrayant que cela. Le vrai artiste doit justement commencer chaque composition ainsi : avec des angles droits et des masses générales. Et Picasso veut seulement s’arrêter à ce stade pour que soit plus forte la force de l’expression. Cela est effrayant pour le grand public. Mais pour l’artiste – très compréhensible. »[9]

    Selon la critique russe des années 1910-1920, l’oeuvre de Matisse serait une déduction extrême de Gauguin, alors que la peinture de Picasso « apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne », selon la formulation de Yakov Tugendhold.

    Natalia Gontcharova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivisme de l’image populaire (loubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire russe, la géométrisation du proto-cubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle « cézannisme géométrique ») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du « Valet de carreau » :

    « Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamiennyïé baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté[10]. »

    La majorité des œuvres de Natalia Gontcharova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale, le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Trétiakov, 1911), elle a vu dans la Collection Chtchoukine, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La Fermière ou l’Étude pour les Trois femmes (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Malévitch est ici encore celui qui a interprété conceptuellement et pratiquement la picturologie et l’iconologie de Picasso. Il n’a cessé dans ses déclarations théoriques et polémiques, aussi bien que dans ses cours devant les étudiants de Vitebsk, de Léningrad et de Kiev de souligner l’importance capitale de l’Espagnol dans l’évolution des arts du XXe siècle. J’ai déjà montré la gouache primitiviste fauve du Baigneur pour souligner la ligne matissienne libérée de tout mimétisme représentateur, mais cette oeuvre se ressent aussi de la dislocation des formes telles qu’elle se présente dans La danse des voiles de Picasso.

    Si le premier géométrisme de Picasso d’avant 1910 a ainsi marqué le cubo-futurisme de Malévitch, c’est seulement en 1913-1914 que ce dernier intègre le cubisme analytique et synthétique dans un cycle d’oeuvres dont la sémiologie est analogue à celle de Picasso. Deux séries se côtoient. D’un côté, une surface construite en éventail, toute feuilletée dans Dame à un arrêt de tramway, Table de comptabilité et pièce ou le Garde. De l’autre, une construction à la verticale dans les deux petites toiles Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo, ou dans Instruments de musique / Lampe.

         Dans la première série, le sujet a comme implosé.

       Dame à un arrêt de tramway répond bien au programme malévitchien de  « ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau », principe cubiste par excellence, selon le peintre. Dans ce fouillis de formes quadrilatères on aurait bien de la peine à identifier une « dame » et un « tramway ». L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau.

         La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelconque. La vitre est un élément qui pourrait se référer au lieu qui est le prétexte à ces variations quadrangulaires : des quadrilatères transparents dans des variations obliques sont figurés selon la technique avec laquelle dans la peinture traditionnelle on peignait les voiles sur le visage ou sur le corps de façon à laisser passer la lumière et paraître la chair en dessous. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries.

         Le Garde est sous le signe du sdvig, ce décalage entre les plans, cet écart hyperbolique dont la fonction n’est pas la correspondance avec le réel mais uniquement la justesse des valeurs, des rapports, des contrastes dans la composition d’une surface picturale. D’un garde, c’est-à-dire d’un soldat de la garde, nous reconnaissons uniquement des galons placés sur une épaulette, laquelle est placée à l’endroit où se trouve habituellement la tête. Cette tête est un amas de formes où l’on s’ingénierait en vain à vouloir retrouver, ici – un œil, là – une lèvre, ailleurs un couvre-chef. Le corps n’est pas mieux traité : il se développe en une série de plans quadrilatères signifiant peut-être la vareuse et la ceinture du personnage. La perspective est totalement irréaliste, les objets et les hommes s’interpénètrent.[11]

    Les deux petits chefs d’œuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kountsévo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens «. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l ‘oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement « russe » ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la « transmentalité » (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kountsévo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    On note qu’à partir de 1913 les quadrilatères empruntés principalement aux toiles de Picasso structurent désormais la surface picturale malévitchienne avant que le saut dans le minimalisme suprématiste ne s’effectue en 1915 avec le Quadrangle noir dans le blanc.

    Ainsi, la Collection Chtchoukine a été la véritable académie des beaux-arts de la jeune génération des artistes de l’Empire Russe au début du XXe siècle. « Les Russes, ayant pris les formes occidentales qui leur étaient étrangères, y ont introduit leurs propres traits nationaux et leur propre esprit. », comme l’écrit Alexeï Grichtchenko. Le tableau de chevalet européen s’est transformé dans des structures nouvelles sous l’impulsion de l’art des icônes, des images populaires ou des enseignes de boutique. Cette spécificité de l’avant-garde, unique dans le concert des arts du XXe siècle, fait mentir tous ceux qui n’ont vu dans le choc donné par la peinture française qu’un sous-produit, voire une « imitation simiesque ».

    [1] Ya. Tugendhold, «Frantsouzskoïé sobraniyé S.I. Chtchoukina» [„La collection française de S.I. Chtchoukine“], Apollon, 1914, N° 1-2.

    Voir de larges extraits de cet article dans le catalogue de l’exposition Icônes de l’art moderne.

    [2] Gleizes, Derain, Van Dongen, Léger, Matisse, Picasso, Le Fauconnier, Friesz, Robert Delaunay, Braque, Signac pour les Français; Kirchner, Macke, Franz Marc, Gabriele Münter, Pechstein, Heckel pour les Allemands; la participation de Kandinsky aux expositions du « Valet de carreau » explique la forte présence des artistes de « Der blaue Reiter » et de la Brücke.

    [3] Ces deux dernières étaient passées à cette époque par les ateliers parisiens de Metzinger et de Le Fauconnier. Cela explique que Le Fauconnier était très bien représenté au « Valet de carreau » de février 1914 par des oeuvres créées entre 1908 et 1913)

    [4] Ya. Tugendhold, «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Boubnovogo valiéta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»], Rietch [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andreï Kroussanov, Rousski avangard [L’avant-garde russe], I (2), Moscou, Novoïé litératournoyé obozréniyé, 2010 p. 205

    [5] Kazimir Malévitch,  » O novykh sistiémakh v iskoustvié. Statika i skorost’ ” [Des nouveaux système en art. Statique et vitesse], Vitebsk, 1919 [republié dans le tome I de Kazimir Malévitch, Sotchiniéniya v piati tomax [Œuvres en cinq volumes], (sous la direction d’Alexandra Chatskikh), Moscou, « Guiléya » 1995], trad. française de Jean-Claude Marcadé, dans K. Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 237.

    [6] Kazimir Malévitch, « Forme, Couleur et Sensation » (Moscou, 1928), « Analyse du nouvel art représentateur. Paul Cézanne » (Kiev, 1928) in Écrits, t. op.cit., p. 415, 434

    [7] À ma connaissance, c’est l’historienne de l’art ukrainienne Myroslava Mudrak qui a la première fait l’association de l’Autoportrait (Vision) d’Émile Bernard avec les premiers autoportraits de Malévitch, voir son excellent article « Kazimir Malevich and the Liturgical Tradition of Eastern Christ and christianity », in Byzantium/Modernism. The Byzantine as Method in Modernity, ed. Roland Betancourt, Maria Taroutina, Leiden/Boston, Brill, 2015, p. 49-50

    [8] J. Cl. Marcadé, « Un musée Matisse à Moscou », in : Matisse 1904-1917, Paris, Beaux-Arts Magazine, 1992, p. 23-31

    [9] Maximiliane Volochine, « Sourikov (matérial dlia biografii) [Sourikov-matériaux pour une biographie], Apollon, 1916, N° 6-7, republié dans Liki tvortchestva [Faces de la création], Léningrad, 1988 (éd. V.A. Manouilov, V.P. Kouptchenko, A.V. Lavrov), p. 345

    [10] N. Gontcharova, « Pis’mo v rédaktsiyou » [Lettre à la rédaction], Protiv tetchéniya [À contre-courant], 3 mars 1912, p. 4.

    [11] « [Les cubistes] entreprirent de traiter l’objet de tous les côtés. Ils estimaient que jusque-là les peintres avaient rendu l’objet de trois côtés seulement, en utilisant la tridimensionnalité, alors que nous savons bien que l’objet possède six, cinq, dix côtés et que pour le rendre plus complètement, tel qu’il est dans la réalité, il est indispensable de représenter tous ses côtés […]

    [Dans un deuxième stade], les cubistes déclarèrent que si le peintre trouve dans l’objet donné trop peu de formes nécessaires, picturales, facturales, graphiques, du volume, linéaires et autres pour son édification constructionnelle, alors il est libre d’en prendre dans un autre objet et de rassembler les éléments indispensables jusqu’à ce que son édification atteigne la tension nécessaire des états harmoniques et dynamiques. » K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art [1919], Kazimir Malévitch, Écrits, p. 219, 220